• Karin

Sacro Monte

Certaines promenades comme celles-ci sont un instant de grâce.


Elles le sont certainement beaucoup moins dès que commence la saison touristique mais en cette matinée de mars, toutes les conditions étaient réunies pour que notre ascension au Sacro Monte s’apparente à une découverte magique. J’en deviendrai presque croyante, c’est vous dire.

Situé dans la province de Varese et plus précisément dans le parc naturel du Campo dei Fiori, le Sacro Monte est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2003. Conçus dès la fin du XVe siècle, les monts sacrés (tels la Madonna del Sasso à Locarno ou Oropa dans le Piémont) étaient des alternatives pour ceux qui n’avaient pas la possibilité d’effectuer des pèlerinages en Terre Sainte. Ils étaient également une bonne occasion de célébrer et rappeler les dogmes de l’Eglise catholique face à la propagation de la Réforme protestante.


Madonna del Sasso, Oropa et des vaches


La voie sacrée est une large avenue pavée qui grimpe sur un peu plus de deux kilomètres sur le Monte Orona jusqu’à atteindre le sanctuaire dans le village de Santa Maria, en suivant un parcours ponctué de 14 chapelles dédiées aux mystères du Rosaire (le quinzième mystère étant célébré dans le sanctuaire). Si comme pour moi, cette évocation en elle-même est un mystère, voici une petite explication pour les nuls impies que nous sommes.

Les Mystères sont des événements de la vie de Jésus et de Marie. Initialement au nombre de 15, ils forment trois catégories: les mystères joyeux, douloureux et glorieux. Au début de ce siècle, Jean Paul II a décidé de complexifier l’exercice en rajoutant un nouveau lot de 5 mystères, les lumineux. Est-ce parce qu’il avait visité le site en 1984 et trouvé que la montée n’était pas suffisamment longue? Mystère. Ouarf. Tout ceci est également lié à des prières dites en égrainant un chapelet et aux jours de la semaine mais je propose qu’on ne s’y attarde pas plus que cela et que l’on se dégourdisse les jambes assez vite.


La neuvième chapelle, la deuxième porte et le village de Santa Maria del Monte


À l’origine de ce lieu sacré, on peut trouver un saint, Ambroise, qui au IVe siècle déjà avait construit une modeste chapelle à l’emplacement du sanctuaire pour remercier la Vierge de sa protection contre les envahisseurs. Dès lors, les pèlerins du monde entier (et même du Tessin, m’informe Wikipedia) n’ont cessé d’affluer sur les lieux. Un monastère et un véritable village se donc créés au fil des siècles autour du premier lieu de culte dont il ne reste bien sûr rien, les traces d’édifices les plus anciennes étant les restes d'une crypte de l’époque romane.

Au début du XVIIe siècle, une soeur du monastère émit l’idée de créer un itinéraire plus commode reliant la plaine de Varese au sanctuaire, le chemin existant s’apparentant plus au sentier muletier. La proposition a trouvé un soutien enthousiaste et en 1604, l’architecte Giuseppe Bernascone, celui-là même qui a élaboré la Madonna del Sasso, commence à concevoir les différentes chapelles et le parcours scénique le long des pentes de la montagne. Le projet devait s'accorder à la nature et se voir de loin.


Depuis le Villagio Cagnola, on voit les chapelles émerger sur la crête.


Grâce à de nombreuses donations et à la fougue des artisans de l’époque, la construction du Sacro Monte de Varese fut beaucoup plus rapide que celle des autres monts sacrés, et treize des quatorze chapelles prévues furent terminées en 1623. En 1698, les travaux furent achevés dans leur forme actuelle, y compris les statues grandeur nature en terre cuite peinte et les fresques destinées à agrandir de façon illusoire les scènes des différents Mystères. Chaque chapelle est unique et consiste un trésor d’architecture. Les peintures et les sculptures ont été réalisées par différents artistes de l'époque mais forment une unité dans leur style.

Rajoutons encore avant de commencer l’ascension que l’on peut arriver à la première chapelle dans le village d’Oronco en transports publics ou comme nous en garant notre voiture le long de la via Prima Capella ou, si l'on a de la chance, dans l’un des parkings publics très mal conçus du bled.

Nous franchissons la porte du Rosaire pour atteindre la première chapelle dédiée à l'Annonciation. Les scènes se découvrent à travers des vitres assez sales et grillagées. L'exercice n'est pas très aisé même si, en appuyant sur un bitoniau, ça s'allume (parfois). Grand bien m'a pris de coller mon appareil à la vitre pour en capter l'essentiel car sur le moment, je n'ai pas réussi à profiter de la beauté de ces décors, du réalisme des sculptures et de la qualité des fresques et trompe-l'oeil. De retour à la maison, j'ai pu prolonger ma visite. Pour la scène de la première chapelle, par contre, je n'ai rien pu faire, le grillage était trop tarabiscoté. Juste en face se trouve la première fontaine pour sustenter le pèlerin. Manque de bol, l’eau n’est pas potable.



Alors que s'élèvent encore quelques étonnantes maisons de style Art nouveau cher à la région, on atteint rapidement la deuxième chapelle, celle de la Visitation, soit la rencontre entre Marie et sa cousine Elisabeth.


La troisième chapelle est consacrée à la Nativité; la fresque qui orne ses côtés est plus contemporaine, elle date des années 80 du siècle passé.


Nous effectuons alors un virage pour atteindre la quatrième chapelle que l'on voyait déjà surgir parmi les arbres. Je ne sais pas où l'architecte Bernascone a hérité de son surnom "Mancino" (gaucher) car il semble avoir eu une réelle capacité à marier architecture et paysage. Si le spectateur doit percevoir de loin le déroulement des chapelles et des portes le long de la route pavée, le pèlerin doit aussi pouvoir profiter depuis certains édifices de la vue sur la plaine et le lac de Varese. Ce n'est donc pas un hasard si l'on trouve autour de quelques constructions un portique invitant le visiteur à admirer le paysage. La quatrième halte est celle de la présentation de Jésus au temple.


La cinquième et dernière chapelle de ce chapitre des Mystères joyeux trône au sommet d'une pente raide. Elle représente une scène entre Jésus et les docteurs. On franchit ensuite l'Arc San Carlo pour entrer dans la phase des Mystères douloureux. Une nouvelle fontaine à l'eau non potable complète le passage et je la trouve assez sinistre d'ailleurs, la roche poreuse formant comme des ossements de catacombes.




Les douleurs commencent avec l'Oraison dans le Jardin des Oliviers dans la sixième chapelle.



Avant d'arriver à la septième, celle de la Flagellation, on trouvera encore la Grotte des Bienheureuses qui rend hommage aux deux fondatrices du monastère.



À partir de cet endroit, on commence à voir le village de Santa Maria aux belles maisons accrochées sur la colline. Et sur la montagne à notre gauche, on aperçoit les différents bâtiments du Monte Campo dei Fiori, l'ancien hôtel et ses horribles antennes et la tranchée du funiculaire désaffecté. La huitième chapelle, quant à elle, raconte le Couronnement d'épines et la neuvième la Montée au calvaire.



La dixième et dernière chapelle des Mystères douloureux ponctue cette montée le long de laquelle on trouve encore deux ou trois maisons dont certaines semblent moyennement habitées. Un petit urbex? Non, nous ne nous détournerons point de la voie qui nous est indiquée, voyez comme l'esprit des lieux imprègne déjà nos âmes égarées. La scène de la Crucifixion est impressionnante. Elle comporte cinquante statues, cela doit être pour ça que je n'ai que les pieds du principal intéressé.



L'arc de Sant'Ambrogio nous fait entrer dans le chapitre des Mystères glorieux avec la onzième chapelle racontant la Résurrection, suivie comme il se doit de la douzième qui représente l'Ascension.



Désormais, nous sommes au pied du village et il nous reste à voir la treizième scène, la Descente du Saint-Esprit, et la quatorzième, l'Assomption de Marie.



Arrivés dans le village, le plus logique est de se diriger vers le point culminant. Dépassant une monumentale fontaine de Moïse, on arrive sur une esplanade qui domine la plaine aujourd'hui voilée. Cela fait la troisième fois que je viens ici mais cette sculpture de Paul VI, décidément, je ne m'y ferai jamais. Dans le sanctuaire aux atours pour le moins chargés, une statue en bois du XIVe siècle représentant la Vierge et l'Enfant constitue le dernier Mystère du Rosaire, soit le couronnement de Marie. Pour tout vous dire, je ne l'ai pas vue, assez oppressée par les lieux et plus attirée par les curiosités en vitrine.



Notre parcours de dévotion se termine donc ici mais que l'on ne s'y trompe pas, en visitant ce village aux ruelles étroites reliées par des traboules et aux architectures éclectiques, on croisera encore maintes fois la Sainte Vierge.



La crypte, le monastère et le Museo Baroffio sont aujourd'hui fermés mais ce lieu étonnant a un charme indéniable et conserve l'histoire de la région comme autant de briques qui s'entrecroisent. Pour la période Art déco, on notera la station de funiculaire, lequel contrairement à celui du Grand Hôtel Campo dei Fiori que l'on aperçoit en arrière-plan, a été fermé mais réhabilité. On retrouvera notre ami architecte Sommaruga, star du Liberty régional, aperçu dans le billet Campo dei Fiori, pour la conception de ces escaliers. On notera le Café construit en 1924 au nom d'une liqueur à base d'herbes. Et dans un autre style, on passera devant un lavoir de fin du XIXe, abandonné peu après sa construction car non seulement les habitudes avaient déjà changé, mais aussi parce qu'il inondait les caves de la maison voisine. Et nous finirons par un pape un peu plus sympa, à moins que ce soit un moine ou Saint-Ambroise. Ce n'est pas parce que je me suis replongée quelques heures dans les histoires religieuses que j'en suis pour autant devenue une experte.



A signaler encore la Casa Museo Pogliaghi dans un édifice atypique, également fermé ce jour mais où je me promets de revenir car il semblerait que l'extérieur ne soit rien face aux curiosités que l'on peut trouver à l'intérieur.




Il ne nous reste plus qu'à revenir sur nos pas pour retourner dans le bas monde.

En prêtant attention cette fois aux silhouettes qui apparaissent à contre-jour dans les chapelles, comme autant de témoins figés dans le temps.

J'ignore si nous irons tous au paradis mais nous sommes, en tout cas pour la fin de la journée, auréolés par toutes ces splendeurs et la sérénité qui émane de ce lieu.

Et dire que j'ai failli ne pas franchir la première porte. Car au moment où je prenais en photographie ce magnolia dans le village d'Oronco, un cycliste descendant à toutes berzingues a manqué d'un cheveu de me prendre au passage. Et c'est encore moi qui me suis fait engueuler alors que, va fan culo, il n'y avait pas de trottoir et je longeais le mur.

Eh oui. Certaines promenades comme celle-ci sont un instant de grâce.


Références:


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