• Karin

Vieux moulins et Curiglia

On se croirait au bout du monde. Le trajet pour y arriver est d’ailleurs assez suggestif. Est-ce que ce pont va tenir le temps que je le franchisse avec mon char? Que vais-je trouver après ces multiples virages sans visibilité sur une route où l’on peut à peine croiser? C'est encore loin, Grand Schtroumpf?

Nous sommes dans le Val Veddasca, en Italie toute proche. Passé le village de Curiglia, on se dirige vers le téléphérique de Monteviasco pour se garer à son départ. De toute façon, la route ne va pas plus loin. La remontée mécanique est fermée depuis novembre 2018 à la suite d’un accident mortel, la cabine ayant écrasé un ouvrier de maintenance. Il y a eu saisie de la structure, procès et il a été alors entrepris d’importants travaux de mise aux normes. Quand on sait ce qui peut arriver aux télécabines dans la région, on ne peut que s’en réjouir. Mais voilà, ça a pris un temps fou et il y a eu Covid. Ce qui n’est pas pour arranger les bidons des six habitants à l’année de Monteviasco*, hameau où l’on ne peut accéder qu’en activant ses gambettes sur un chemin muletier de 1442 marches. Les autochtones ont donc passé leur quatrième hiver coupés du monde et ravitaillés par les carabiniers de Luino. Quant aux restaurateurs et aux propriétaires de résidences secondaires, ils ne peuvent que prendre leur mal en patience. Les travaux sont terminés depuis six mois mais l’installation n'a pas l'autorisation d'être testée tant qu’on ne trouve pas de repreneur. Et le bout du monde, apparemment, n’intéresse personne.


*J'ai lu sept habitants, mais également six. Soit il y a eu un décès, soit un s'est échappé.


Pour se rendre aux vieux moulins, il faut gravir les premières marches de la mulattiera mais pas de panique, le sentier se sépare ensuite pour longer la rivière relativement à plat. Il y a juste un bout un peu scabreux où il faut franchir des éboulis; d’ailleurs le chemin semble avoir été fermé un moment pour le remettre en sécurité mais l’idée a été abandonnée, chi se ne frega.


Lorsque les arbres s’éclaircissent pour laisser un peu de place aux pâturages, on se croirait en plein coeur des Alpes. Alors que l'on est à moins de 600 mètres d'altitude. Avec le son des cloches de vaches au loin, je me suis retrouvée parachutée dans la Haute-Savoie de mon enfance. Oui, car il y a des ruminants un peu partout, un taureau relativement actif, des biquettes, un grand bouc, enfin plein de trucs avec des cornes qui se baladent avec nous parmi ces ruines et arpentent les rives de la Giona et j'aime moyen. A choisir, je préfère ça à des hordes de touristes même si face à un groupe de Schwytzois en goguette, je ne me demande pas à quel moment ils vont charger. Normalement.


Pourquoi ils, elles me regardent comme ça?


Les Mulini di Piero ne se traduisent pas par moulins de pierre et ils ne sont pas à Pierre non plus. Ils s’appellent ainsi car ils appartiennent à la fraction de Ponte di Piero, un autre hameau typique que l’on peut rejoindre en franchissant la rivière au début de la promenade. Ils ont été construits au bord du fleuve Giona entre le XVIIIe et le XIXe siècle en utilisant tous les matériaux se trouvant sur place (tu m’étonnes!)


Les premiers édifices, construits en 1832, ont été suivis de nombreux autres dont un magasin à grains et une scierie. Dans la vallée, les terres étaient principalement cultivées en seigle et en orge. Bien que situés dans un endroit isolé au bout de nulle part, les moulins ont acquis une importance stratégique en tant que centre d’échanges et de commerce pour toute la région. La scierie a été la dernière structure en fonction, elle a fermé en 1962. Jusqu'alors, les moulins étaient utilisés par les habitants de tous les villages environnants pour moudre le blé, le seigle et les châtaignes, couper le bois et presser les noix. En 1997, grâce au soutien d’une communauté de montagne, une partie des bâtiments a été restaurée et certains sont partiellement fonctionnels. Il semble que l’intérieur de l’un des moulins, doté de toutes les explications utiles, puisse se visiter mais quand, telle est la question. Car on ne trouve rien d’officiel au sujet de cet endroit sur internet, à part des blogs qui se recopient parmi. D’ailleurs, j'ai lu partout que les moulins ne sont plus en fonction depuis 40 ans, même sur des articles de cette année. Il serait temps de réaliser, les copains, qu’on a gentiment atteint les 60. Et d'arrêter de copier sur le voisin sans réfléchir.


Quittant cet endroit enchanté, nous reprenons la route qui l’est un peu moins et nous arrêtons au passage à Curiglia qui fut, un temps, un très beau village. Malheureusement, la plupart des maisons en pierres sont vides, ou en travaux dont on peut douter qu'ils finiront un jour. Ce qui saute le plus aux yeux, ce sont ces horribles petits immeubles décrépis des années 60 (il y a 40 ans, donc). Le village est lardé de fils électriques, le seul bar indique ouvert, mais c’est même pas vrai et nous nous aventurons dans les traboules pour tenter de dénicher quelques perles. Rares. Hormis des Sainte-Vierge et des citrons, il n'y a pas grand chose à voir et même si sur le parvis de l'église, des chaises en plastique rajoutées aux bancs et des vélos d'enfants font penser à un semblant de vie, il n'y a pas foule aux balcons.



Ah non! Nous serons tout de même happés par une autochtone à sa fenêtre qui tente de passer le temps avec nous. C’est ainsi que nous apprenons qu’il n’y a plus que 110 habitants et 9 enfants dans ce bled où le bus ne vient même plus et où il vaut mieux ne pas avoir une rage de dents. On n'attend qu’une chose, nous dit-elle, que les Allemands viennent tout racheter pour que le lieu reprenne vie, comme ça s’est passé dans la région de Locarno. Et là, elle évoque le Val Verzasca avec des étoiles dans les yeux. J’ai envie de lui répliquer que les habitants de ces vallées, en saison touristique, ils n'en peuvent tellement plus qu’ils n’ont qu’une envie, c’est de mettre les bouts. Mais quand je vois comme elle a harangué son voisin sur un autre sujet, je préfère abréger la conversation et la laisser à ses chimères. Et puis avec la route que l'on doit encore faire, vaut mieux ne pas se mettre de nuit.

Mais on ne risque plus de croiser un bus. Ouf!


Citrons du bout du monde. À mon avis, ils sont bio.


Pour prolonger l'exotisme: La solitude de Monteviasco, reportage RSI de 4 minutes 20, en italien.


Sources:

Et principalement la pancarte explicative au début du sentier des moulins.

Photos: le Grand et moi mais j'ai eu la flemme de les signer.









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