Crespi d'Adda
- Karin

- il y a 17 heures
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Dernière mise à jour : il y a 3 heures
C’est une belle journée froide d’hiver. Pourtant, à l’approche de Milan, nous entrons dans le brouillard et aurons de la peine à en sortir. Notre visite se déroulera dans une atmosphère ouatée, comme si le village refusait de se laisser saisir pleinement.

Crespi, c’est le nom d’une famille d’industriels lombards qui, à cheval entre le XIXe et le XXe siècles, réalisèrent « un village idéal du travail » à côté de leur usine textile, sur la rive bergamasque de l’Adda. Entrepreneur moderne, le père, Cristoforo, avait compris qu'en améliorant les conditions de vie de ses employés, il augmentait sa propre production. Peu à peu, avec son fils Silvio, il a créé un véritable microcosme autour de l'entreprise. Tout y était, des logements aux bains publics, de l’école au cimetière, alors que les patrons, depuis leur château, subvenaient aux besoins de leurs ouvriers. La particularité de ce lieu, avec son inévitable église au centre, est d’avoir vu sa naissance, son apogée et le début de son déclin en l’espace d’un demi-siècle à peine. Aujourd’hui, l’usine est à l’arrêt tandis que la ville abrite une communauté issue en bonne partie des descendants de ceux qui y ont travaillé. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1995, Crespi d’Adda se visite comme l’un des exemples les mieux conservés d’urbanisme et d’organisation industrielle de son époque.

La filature de coton entre en activité en 1878.
Désormais vide et silencieuse, elle s’étend sur près de deux kilomètres carrés, dans un état de semi-abandon. Son entrée monumentale, avec son portail rouge en fer forgé, est toutefois bien conservée. L’architecture mêle l’Art nouveau à des références empruntées à des styles plus anciens, un éclectisme très en vogue chez les architectes milanais de l’époque. Les entrepôts alignés le long de la rue principale sont ainsi ornés de fausses portes médiévales en terre cuite et de fenêtres aveugles dessinant des motifs à huit branches.
Ces figures géométriques, omniprésentes sur le site, constituent l’emblème de l’entreprise Crespi. Leur présence peut aujourd’hui interroger, mais elles ne présentent évidemment aucun lien avec l’étoile juive, à six branches d'ailleurs, dont l’usage stigmatisant n’apparaîtra que bien plus tard. Dominant les premiers bâtiments administratifs, une cheminée de brique haute de 70 mètres s’élève dans une symétrie parfaite. L’horloge, instrument clé de l’ère industrielle moderne, s’est arrêtée un jour, peu avant cinq heures. Le déclin de cette cathédrale du travail commence avec le départ de la famille Crespi dans les années 1930, puis s’accélère sous le régime fasciste. Plusieurs fois rachetée, la filature restera tant bien que mal en activité jusqu’en 2003.
Dès la fin du XIXe siècle, la filature prend de l’ampleur. Elle emploie jusqu’à 4’000 ouvriers et le village se développe. Dans un premier temps, trois petits immeubles sont construits afin de fidéliser les employés. Ils pouvaient accueillir entre 10 et 20 familles chacun. Une erreur, selon Silvio, le fils Crespi: la promiscuité de logements conçus comme des casernes engendre des tensions, des bagarres et surtout « ne favorise pas l’élévation mentale des travailleurs ».

Silvio s’inspire alors du modèle des pavillons anglais et fait bâtir des alignées de petites maisons particulières entourées d’un jardin, pouvant loger chacune deux familles. Simples et fonctionnelles, ces habitations étaient à l’origine plus richement décorées. Mais en 1929, la direction passe aux mains des fascistes. Le site est rebaptisé Tessilia et une rigueur toute mussolinienne impose de « restaurer à la pioche ». Frises et ornements disparaissent des façades; désormais on ne peut plus les peindre qu’en vert, blanc et rouge, par patriotisme. Aujourd’hui, la plupart de ces pavillons sont habités et bien entretenus. Je me demande toutefois ce que cela signifie de vivre dans un musée à ciel ouvert et de cohabiter avec des hordes de touristes lors des beaux jours.

Au centre du village se dresse une seconde cheminée de brique qui menace sérieusement de s’écrouler à la prochaine tempête. Ici se trouvaient les bains publics, la caserne des pompiers, un petit hôpital et un lavoir.
Sur une colline, les maisons du médecin et du prêtre dominent le village. Une passerelle permet d’embrasser le site d’un seul regard. Par temps clair…
L’église est une reproduction du sanctuaire de Busto Arsizio, voulue par les Crespi en signe d’attachement à leur ville natale. Nous ne pourrons pas y entrer; la messe est en cours. Non loin, la statue de Cristoforo Crespi a été plusieurs fois déplacée. Offerte par son fils de son vivant, elle était initialement campée devant l’entrée de l’usine, rappelant aux ouvriers la figure de leur bienfaiteur.
Quant à l’école, elle aussi remodelée par l’austérité architecturale fasciste, elle accueillait les enfants des ouvriers. Non seulement elle leur apprenait à lire et écrire, mais elle formait aussi les travailleurs de demain. Même si elle est toujours partiellement utilisée en tant qu'école maternelle, une partie abrite aujourd’hui l’office du tourisme et un petit musée.
Au bord de l’Adda, partiellement dissimulée derrière de hauts murs, s’élève la Villa Crespi. Encore plus fantomatique par cette journée trouble, elle fut imaginée dans ce goût éclectique qui caractérisera les quinze premières années du XXe siècle. C’est un véritable château, un melting-pot d’architecture néo-médiévale, visible de loin et voulu comme tel, afin de souligner le rôle du seigneur féodal du village, celui qui offre école, logement et divertissement à ses sujets. Sans forcément habiter les murs puisque le manoir n'était qu'une résidence d'été.


Il faudrait aussi mentionner le théâtre, la coopérative, l’hôtel, le terrain de sport, le club de loisirs (Dopolavoro) construit à côté du lavoir. Nous n’avons pas tout vu et notre visite aurait certainement mérité une préparation plus poussée. Bien que le village soit plongé dans un coton qui n'a rien d'industriel et que le froid nous frise les oreilles, nous croisons plus de monde que prévu: promeneurs de chiens, cyclistes, joggeurs, touristes… Même la flamme olympique traversera la rue principale dans deux jours. Pourtant, malgré la supervision de l’UNESCO, le site laisse apparaître certaines fragilités. Des propos lus en ligne évoquent des difficultés à assurer sa conservation. Le lavoir est actuellement en restauration après de longues palabres. L'usine a été rachetée en 2013 par un propriétaire voulant en faire une fabrique 2.0 (sic!) Treize ans après, la réhabilitation s'est certainement perdue dans une mise à jour.
En reprenant la rue principale, nous atteignons l’autre extrémité du site où furent construites, après la Première Guerre mondiale, des villas plus cossues destinées aux contremaîtres et aux cadres. De styles éclectiques, toutes différentes contrairement aux pavillons, elles sont entourées de grands parcs arborés.
Au bout d’une allée de cyprès, le cimetière vient clore comme une métaphore cette histoire de village ouvrier. Dans la brume se dresse, majestueux, le mausolée pyramidal de la famille Crespi. Il domine des dizaines de pierres tombales très simples qui s’alignent comme dans un cimetière militaire, tandis que les sépultures plus élaborées, réservées à ceux qui avaient davantage de moyens, se nichent sur les côtés. Écrasant et protecteur à la fois, le tombeau des Crespi est bordé de murs arrondis qui semblent envelopper ses sujets.
Cela peut paraître dérangeant. À bien y réfléchir, pourtant, le système n’a pas tant changé. Il est simplement devenu moins ostentatoire. Moins communautaire. Finalement moins humain.
Et les châteaux des maîtres sont mieux dissimulés.


Voici une vidéo en italien datant déjà d'un certain temps mais qui reprend les principaux sujets.
Crespi d'Adda se visite de façon plus pointue sur rendez-vous, je vous laisse chercher sur
Ce site, ainsi que Villagio Operaio dei Crespi d'Adda fait partie de mes sources principales. J'en ai également extrait les photos d'archive.


































































































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