• Karin

Don't forget to remember

Cet article fait suite au précédent sur le Sanatorio di Piotta où j'y développe notamment un petit historique sur ce genre d'établissement et des précisions sur l'urbex. Je ne me répèterai donc pas, il faut suivre! 😉


De fil en aiguille, nous sommes arrivés tout à fait par hasard - hum! auprès d'un autre sanatorium abandonné d'un style différent. Dans celui-ci, je l'avoue, nous nous introduisîmes. Nous n'étions d'ailleurs pas seuls. Pour celui-là, je me plierai aux règles de l'urbex et tairai son nom, même si c'est un secret de polichinelle. Surtout si l'on me lit jusqu'aux références...


L'arrivée vers l'édifice est relativement végétalisée et une grille rouillée renforcée d'un grillage, rouillé lui aussi, empêche les Mini Cooper décapotables de poursuivre leur chemin. Tout de suite, on est accueilli par Gregorio et mis dans l'ambiance.


Il est donc impossible de passer. Oui, mais un peu quand même. D'autant plus que selon Watson et moi, les passagers de la voiture aux plaques bernoises, garée comme une beuse au début de l'impasse, nous ont certainement précédés sur les lieux.




Mais tout de suite, maintenant que l'atmosphère est posée, je vais arrêter avec les effets sur les photos.


Le bâtiment se compose de deux parties et nous nous dirigeons vers la plus "récente", attirés par la vue. Car, comme tout bon sanatorium qui se respecte, l'endroit est choisi, à l'écart du monde trépidant, avec un panorama imprenable. Notre choix est également stratégique. Quitte à mettre deux pattes dans l'édifice et prendre la température, autant choisir celui qui se situe le plus proche de la sortie.





Le bâtiment est ouvert à tous vents.

La tentation est trop grande.

D'ailleurs, alors que j'effectue encore quelques prises de vues à l'extérieur, mon comparse est déjà entré et croise un type propre sur lui, t-shirt noir et pantalon taché de peinture. A-t-il vraiment un FFP2 qui lui pend d'une oreille ou suis-je désormais victime de visions subliminales?

- Ciao!

- Ciao!

Il semble savoir où il va et sort du bâtiment. Quelques minutes après, il revient et se dirige vers les sous-sols. C'est alors moi qu'il croise.

- Ciao.

- Ciao.

On se croirait au centre autonome de Bellevaux. D'autant plus que sur la terrasse de l'édifice voisin, un couple visite également le lieu, il s'agit certainement des Bernois, n'est-ce pas Watson? Pas l'air bien méchants, grisonnants, appareil de photo autour du cou, téléobjectif.

Laissons-les et entrez avec moi dans la partie la plus récente, une annexe au sanatorium rajoutée dans les années 60 et qui n'a pas le même style architectural que le bâtiment principal, qui date lui des années 30. Même si cela ne saute pas tout de suite aux yeux dans les années 20 du siècle suivant.







L'ascenseur étant donc impraticable, nous renoncerons à descendre dans les étages. Quant à moi, ça doit être psychologique, mais je préfère monter. Et puis ce jeune homme était très sympathique mais ils sont combien exactement dans les caves?





Collections: emballages de papier à rouler, peaux de bananes séchées, 20 Minutes (février 2020)





De retour à l'air libre pour un moment, l'image suivante va me permettre une petite digression.


Sur cette esplanade explosée, outre les montagnes bien sûr, j'y vois les centaines de traces de pas dans le sable alors que le lieu est interdit. Mon homme, lui, voit la moitié des dalles qui ont été enlevées pour reconstruire quelque chose ailleurs. On n'a décidément pas la même appréhension de certains trucs, c'est pourquoi il complète mes photographies. 😂


A pas mesurés, nous nous dirigeons vers le bâtiment principal. Il est temps maintenant de vous préciser qu'il s'agit d'un sanatorium pour les enfants et adolescents. Il a été construit au début des années 30 sous l'entreprise de Monseigneur Aurelio Bacciarini, évêque de Lugano, lui même atteint de tuberculose dans son jeune âge et ancien résident de Davos. Le bâtiment principal a été conçu par deux architectes locarnais et peut être considéré comme une première manifestation d'art moderne au Tessin, avec un style vaguement art déco. Comme on pourra le constater, on n'en voit guère plus trace. Il s'agit d'un édifice imposant, hors échelle par rapport à l'habitat traditionnel; il se compose de cinq étages dont une terrasse et il a une capacité de 80 à 90 lits, tous situés dans des chambres bien exposées au soleil. Il fut inauguré en septembre 1932 et il est abandonné depuis bientôt trente ans.




Apparemment, les problèmes d'orthographe à cet âge-là, c'est dans toutes les langues. Au deuxième étage, une porte métallique grince, le couple bernois déambule et passe devant l'une des multiples fenêtres cassées.

- Ciao!

C'est sympa, ici. Et si on franchissait le palier, seulement pour jeter un petit coup d'oeil?

Comme dans l'autre bâtiment, on a intérêt à regarder où l'on met les pieds mais l'on ne peut éviter de fouler les gravats. Un perpétuel craquement de verre brisé accompagne nos pas.




Ascenseur, détails.



Guichet d'accueil (sic!), monte-plat, casiers de la salle des maîtres 😉 et... chapelle. Car il ne faut pas oublier que l'établissement était religieux, dirigé par un prêtre et que des bonnes soeurs s'occupaient des petits malades.






Sur le sol ensablé de la salle principale, une mosaïque a été dégagée. Il s'agit d'un pélican, emblème de Bacciarini, fondateur du sanatorium. Quel désastre!




Tant qu'on y est, je propose que l'on monte un peu dans les étages. D'ailleurs, c'est finalement en anglais que nous échangerons deux phrases avec nos Bernois qui eux redescendent et ne pigent que dalle ni en italien, ni en français. Ils confirment qu'à part nous quatre, il n'y a pas d'autres vieux débris vivants dans le bâtiment.






On n'a pas le même oeil, vous dis-je.





Plus on monte et plus l'état se dégrade pour autant que ce soit dans le domaine du possible. Au dernier étage, il semble qu'au cours d'une soirée folle on ait voulu abattre les cloisons pour former un loft. C'est raté. Et juste avant de sortir, je remarque pour la première fois qu'ici aussi ils savent dessiner des bites. Ouf, j'ai presque eu peur.


Voilà. Un dernier petit tour en vidéo avec le chant des oiseaux, le bruit de nos chaussures dans les gravats, le souffle du vent (sain) qui s'engouffre par les multiples ouvertures et le mien (de souffle) et nous quittons cette pauvre carcasse.



Avant de laisser définitivement les lieux, nous avisons une petite crypte dans la roche, garnie certainement d'une Sainte Vierge et d'autres bidules brillants et ce qui ressemble à quelques tombes oubliées. L'endroit paraît bizarrement avoir été épargné par la houle et nous-mêmes éviterons de franchir de nouvelles barrières pour le profaner. Un peu plus haut, quelques rustici ont une vue plongeante sur la façade fantomatique du bâtiment et je me demande s'ils les ont loués pour Pâques. Les habitants de cette région isolée se plaignent fréquemment des fêtes et des cris troublant leurs nuits et comme pour tous les lieux de ce genre des légendes sont nées. Beaucoup y ont vu les ombres des enfants courir sur les murs des chambres ou une fillette s'enfuir en hurlant dans un couloir, d'autres ont entendu des pleurs déchirants ou des hurlements glaçants. Nous n'avons aucune expérience croustillante à relater mais je n'apprécierais guère une visite de nuit et la façade nord m'a mise relativement mal à l'aise.




En effectuant mes recherches sur le lieu et en tombant sur des sites et des films de qualités diverses, je réalise cependant que l'endroit semble avoir été particulièrement utilisé comme défouloir pendant la période Covid.

Un dernier coup d'oeil à Gregorio et à ce sigle qui, vous l'aurez peut-être remarqué, est omniprésent et paraît récent.




J'attendrai d'être entre mes quatre murs pour approfondir.


DFTR. Le premier terme qui sort sur internet est dégénérescence ou démence fronto-temporale. Oui. On peut y voir un lien. Mais ce n'est pas ça, il manque le R.

⌗DFTR sur Instagram renvoie sur quelques photographies qui ne me parlent, mais alors, pas du tout, avec une prédominance de pom-pom girls en mode selfies. C’est aussi un groupe de musique. Le sanatorium apparaît finalement très peu et sous un aspect urbex hyper trafiqué. Je n’ai donc pas envie de creuser plus loin et vais interpréter la démarche à ma façon.

Don’t forget to remember.

Car c'est cela que cela signifie apparemment.

N’oublie pas de te souvenir.

Sur internet, je cherche plus d’informations historiques sur le lieu, ainsi que des photographies d’époque et plus particulièrement de l’intérieur du sanatorium. Mais la tâche est ardue. Au gré de mes errances. je tombe sur un reportage dans les archives de la RSI. Après avoir passé en vitesse les huit premières minutes en compagnie de l’Evêque de Lugano qui n’a finalement pas grand chose à voir avec nos agneaux, mais bon c’est Pâques, on commence à replonger dans le temps et à apprendre des choses intéressantes.

C’est donc principalement avec Andrea que j'ai effectué ce travail de mémoire. Toutes les photographies noir/blanc sont issues de ce reportage.

En 1949, Andrea est un petit italien de 7 ans qui a contracté la tuberculose. Avec l’aide de la Croix-Rouge suisse, il peut être admis dans le sanatorium tessinois qui depuis plus de quinze années déjà accueille des enfants malades. Le lieu est dirigé par Don Albino, un prêtre ayant fait ses études à Rome. Les soins et les enseignements sont principalement prodigués par des religieuses de Lucerne. Deux médecins, nommés par l'évêque, assurent le suivi médical.





La septantaine bien tassée, Andrea revient sur les lieux 68 ans après son séjour et il est intarissable. Il ne semble pas voir l'état déjà dégradé du bâtiment et il décrit leur petit monde au pied de cette montagne, cette roche si grande qu'ils appellent le dragon.


Avec plusieurs de ses amis de l'époque, Nella, Giovanni, Giuliana, il fait le mur comme nous. Et ils sont bien plus vieux! Devant cette entrée bordée de colonnes, sur cette esplanade envahie de végétation et de déchets, dominés par cette façade que j'ai trouvée si sinistre, les voici qui s'extasient.

- Il y avait un pin argenté au milieu et des plantes de camomille, ainsi qu'une azalée.

- Là c'est la fenêtre de ma chambre, je dormais au-dessus de la chapelle.

On y faisait de la gymnastique aussi, des enfants à torse nu avec des prêtres, on était dans la première moitié du siècle dernier, brrr. Mais rien de tout cela dans leurs discours. Seulement une nostalgie émerveillée et des souvenirs qui reviennent en masse. De là partaient aussi les multiples processions religieuses où sur les photographies ils reconnaissent la coupe au bol que leur taillait Soeur Hortense et la magnificence des jardins maintenant revenus à l'état sauvage.




- Venite, ragazzi? lance à ses compagnons l'Andrea de 2018.

- Je dis les enfants parce que nous sommes des enfants, développe-t-il vaguement avant de franchir le seuil. Et il lance un salut à gauche vers la guérite de la "gardienne" où maintenant on peut lire un truc très grossier.

Arrivé dans la salle principale, Andrea part dans tous les sens.

- Là, il y avait un piano. On nous projetait des films, on faisait du théâtre. On nous a donné le goût de la lecture, aussi, et nous devions écrire à notre famille chaque semaine.

Il se dirige vers la mosaïque époussetée sur le sol, constate les tags et pour la première fois émet une réaction face aux dégradations. Il explique la signification de l'armoirie, puis sans transition, il court rejouer la scène de la crèche du Noël 1950 à l'autre bout de la pièce.

- Ici c'était un lieu de bien, résume Andrea. Alors que d'autres anciens pensionnaires évoquent salami ou pancetta et certifient que la pension était bonne et les mets copieux. Pour beaucoup, issus de la campagne et des régions pauvres, ce séjour au sanatorium avait tout du luxe. Ils découvraient le chauffage et une nourriture de rois, le tout dans une ambiance familiale et joyeuse où ils étaient rarement laissés à ne rien faire. C'était un peu une longue colonie de vacances, sauf qu'ils étaient malades. Andrea y est resté deux ans. Rares étaient ceux qui avaient le mal du pays.

Arrivés dans la chapelle, on évoque Don Albino. Aller se confesser à lui, c'était comme discuter avec un oncle, raconte Andrea. Modeste et manifestement bienveillant, l'homme était également très attaché à la messe chantée en latin, qui durait des heures. La clochette devait être sonnée avec le mouvement adéquat et l'encensoir devait être balancé correctement, le geste étant considéré comme capital. La chorégraphie de l'activité liturgique que l'on faisait dans cette chapelle était au niveau des cathédrales, conclut Andrea en rigolant.

C'est dans ce lieu de culte également, à l'époque du reportage déjà très dégradé mais magnifiquement graffé, que les anciens pensionnaires parlent de la mort de leurs compagnons, ou plutôt de l'absence de mort dans un monde où "ça ne se savait pas, souffle Nella. Ici, la délicatesse de l'ambiance instaurée était telle que ce concept était très loin de nous, complète Andrea en nous emmenant dans les étages.

Devant un autre graffiti, notre homme s'arrête.

- Dans ce couloir, il y a une fenêtre au fond; l'unique lumière qui arrive est face à moi. Et là, contre le mur, il y a un enfant qui regarde la paroi et dit : Oui... oui.... non... non....

- Mais qu'est-ce qu'il fait cet enfant?

- Il parle à son papa.

- Ma dai! Il parle à son papa!

Moi j'ai 7 ans. Je ne sais pas que le téléphone existe, je n'en ai jamais tenu dans les mains. Moi aussi, figure-toi, après ça, je voulais parler à mon papa!


Sur les terrasses, on se souvient des siestes imposées en rang au soleil et des avions qui décollaient de l'aérodrome en contre-bas à 15 heures précises, heure de la prise de température et condition sine qua non pour avoir droit à la promenade. Andrea nous montre également la dernière chambre où il a dormi, celle dont la fenêtre aux petits carreaux projetaient la nuit sur les murs des ombres mouvantes au gré des véhicules empruntant la route du Ceneri. On parle également des passages en ordre dans les salles de bains où Andrea avoue en riant avoir découvert la lavette en même temps que le téléphone.



Andrea avoue revenir souvent sur les lieux, pour méditer loin du bruit du monde. Pour lui comme pour beaucoup d'autres, semble-t-il, loin des histoires glauques d'orphelinat, de pédophilie ou d'enfants placés de force, le site s'apparente à une porte magique où non seulement on pouvait guérir, mais où l'on découvrait également un art de vivre et sa voie, pas forcément religieuse d'ailleurs même si d'aucuns ont continué à la suivre. Notre ami, quant à lui, semble avoir trouvé sa vocation dans l'aéronautique, certainement bercé par le bruit des avions décollant dans la plaine.

Sur l'esplanade ravagée, il ferme les yeux.

Je ne serai jamais tranquille, dit-il, tant que je ne saurai pas que d'une manière ou d'une autre, cette chose-là sera encore utile à la communauté. Je ne peux rien demander. J'ai trouvé ici tout ce que j'avais besoin de savoir et j'aimerais simplement que l'on se souvienne qu'on est sur un lieu où il a existé une fabrique de bien.





Oui, mais un peu quand même, les gars.

Pour rendre hommage alors à ceux qui ne veulent pas oublier, je terminerai avec ce que j'ai pu trouver de plus conservé dans ce lieu chargé d'histoires mais malheureusement recouvert de multiples autres strates.




Références:

De l'usage d'une friche, Gian Paolo Torricelli, OpenEdition Journal

Un'isola chiamata Medoscio, Radiotelevision Svizzera Italiana

Luogo di fantasma







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