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  • Photo du rédacteurKarin

Leri Cavour

Au bout d’un chemin de campagne étroit bordé de rizières se trouve le village abandonné de Leri Cavour, au nom aussi mystérieux que les deux cheminées nucléaires désaffectées que l’on aperçoit en arrière-plan. Aucune indication bien sûr, mais aucune interdiction non plus. Notre voiture s’avance alors doucement vers notre but. Des nuées de hérons et d’ibis sacrés qui picoraient la grenouille dans les canaux s’envolent sur notre passage.




Arrivés sur les lieux, déception: nous ne sommes pas seuls. Assis dans une petite Fiat rouillée, un retraité armé d’une béquille semble être le gardien des lieux. Un couple de Lyonnais avec leur fillette se trouvent également garés sur la place et s’ébrouent devant leur véhicule, on se demande ce qu’ils sont venus faire ici. Tout comme on peut se demander ce que foutent là un couple de cinquantenaires suisses et un jeune adulte dégingandé dans une vieille Dacia pourrie.

Nous faisons quelques pas sur la rue principale en terre battue, le village n’est pas bien grand et les maisons éventrées. Un ruban de chantier rouge et blanc entoure l’enceinte des bâtiments de manière bien dérisoire mais de loin, l’ancien surveille tous nos gestes. Il ne nous reste plus qu’à aller taper la discute.

Contre toute attente, celui que j’appellerai Marcello est tout content de sortir de sa bagnole pour faire trois pas avec nous en s’appuyant sur sa canne. À ma question bateau: quelle est l’histoire de ce hameau? il va aussitôt s’emballer.

- Mais Leri Cavour, c’est ni plus ni moins que le lieu de naissance de l’Italie!

Reprenons depuis le début.

Le hameau de Leri trouve ses origines dès l’Antiquité déjà mais il va prendre de l’importance après avoir passé aux mains de Napoléon Bonaparte puis des Borghese, pour être finalement acheté en 1822 par Michele Benso, père de Camillo, comte de Cavour. Il s’agit plus précisément d’une « grange », le terme grangia désignant non seulement les bâtiments servant à conserver les céréales mais aussi tout le complexe agricole construit autour et formant comme un petit bourg, avec souvent une église, les habitations des travailleurs et la maison du maître. La famille Cavour a transformé la propriété en une exploitation à la pointe de la technologie pour l’époque. Camillo, quant à lui, y a expérimenté des techniques qui lui permirent d’améliorer le rendement du riz. C’est d’ici qu’il a également conçu un énorme système d’irrigation et le Canal qui porte son nom. Il n’habitait pas dans le domaine mais venait s’y reposer dans sa luxueuse villa aux plafonds peints. Des personnages illustres comme Victor Emmanuel II ou Giuseppe Verdi sont venus le trouver à Leri. Enfin, cette maison aurait servi d’écrin aux idées et stratégies qui ont conduit à l’unification de l’Italie en 1861, le comte de Cavour en étant l’un des grands protagonistes.



Le domaine a commencé à décliner dès les années 60 avec le virage parfois brutal qu’ont dû prendre les exploitations agricoles. Dès les années 1980, le destin de Leri Cavour se lie étroitement à la société électrique Enel qui en devient propriétaire et construit sur le terrain adjacent ce qui devait être la plus grande centrale nucléaire de la région. Des ouvriers de l’entreprise s’installent dans les bâtiments. Mais après Tchernobyl et un référendum sur le nucléaire, la société doit changer ses plans. La centrale crachotera dix ans un cycle thermoélectrique combiné avant d’être fermée en 2009 à cause de sa faible rentabilité. Ici, c’est marrant, même si l’histoire est plus contemporaine, les informations deviennent floues. La commune de Trino a racheté le village pour quelques euros symboliques dans le but de le sauvegarder. Il y a eu un projet de musée de l’agriculture et en 2011, avec le 150ème anniversaire de l’Unité italienne, a eu lieu une vaste campagne qui s’est aussitôt essoufflée. Il semble maintenant que la grangia soit revenue aux mains de l’Enel. Entre temps, le hameau de Leri s’est définitivement vidé de ses habitants, les vautours sont arrivés et la villa a perdu ses sols et autres atours.



Marcello nous explique faire partie d’une poignée de bénévoles qui se relaient pour surveiller le site et empêcher encore plus de dégradation. Quant à dissuader les pilleurs de prendre des choses à l’intérieur des bâtiments, c’est trop tard, il ne reste plus rien. Foutu pays de voleurs! Bien que certains fassent preuve de persévérance, pas plus tard que le week-end dernier, ils ont piqué la roue du moulin. Une autre fois, ce sont les colonnes qui surmontent les écuries qui ont été embarquées. Dans la cour de l’exploitation agricole trône une fontaine à chevaux peu reconnaissable. C’est à travers les trous de balles effectués dans une porte métallique de fortune que nous verrons ce qui reste de l’intérieur de l’église. La villa est murée. Les photos de l’intérieur, où toutes les pièces comportaient de riches pavements, des murs et des plafonds peints, proviennent du site de la FAI.



Sur la façade de l’école qui flanque l’église, dernier bâtiment construit dans un horrible look années 60, est apposée une plaque commémorative à l’occasion du 100ème anniversaire de l’Italie. Maintenant que nous sommes entrés dans l’histoire du lieu, elle prend toute sa dimension.



Petite terre de Leri, ta leçon est grande. Immergée dans la verdure de la plaine de Vercelli, tu montres à l'homme angoissé par les soucis de la ville que la fécondité ne trahit pas. Obéissant au rythme des heures et des saisons, tu enseignes la patience de l'histoire. Représenté par un point dans la topographie du monde, tu dis : rien n'est petit quand le cœur est grand.


Aux écoliers de Leri pour qu’ils se souviennent de Cavour, le paysan d'ici, le savant et l'homme d'État. En cette année du centenaire de l'unification de l’Italie.







Si l’on attend les jubilés pour se souvenir de cet endroit et tenter de le réhabiliter, on peut déjà deviner qu’à ce rythme-là il n’en restera plus grand chose lors du prochain. En 2061, Leri Cavour risque de n’être plus qu’un tas de cailloux sur lequel planter une couronne de fleurs en plastique et sonner trois notes de trompette. Notre guide confirme. Il y a des projets, il y a de l’argent, et puis, il y a plus. Foutu pays de corrompus!

Pris dans son élan, Marcello veut maintenant nous emmener voir « le plus grand parc de panneaux solaires d’Europe » que l’Enel est en train de construire à côté de leurs deux croûtes en béton et qui selon nous a bien des chances de finir dans le même état. Mais on peut y croire. Notre guide, quant à lui, semble confiant même s’il ne se lasse pas de critiquer, et avec raison, l’ingérence de son pays. Avisant une déchèterie sauvage en bord de route, chose courante auprès des endroits à l’abandon:

- Faut pas croire, une fois par mois on vient même ramasser nos vieux trucs devant chez nous. Mais pour certains c’est plus simple d’aller poser son IBM ou son matelas éventré en plein milieu des champs. Foutu peuple d’incivilisés!

Et alors que je m’excuse d’en rajouter en argumentant que ma grand-mère était piémontaise…

- D’où?

- Sala Biellese.

- Aaaaah! Sala Biellese! Je viens d’un village juste à côté!

Malheureusement la visite se termine car Marcello attend la relève. J’aurais dû lui parler de ma grand-mère plus tôt. Peut-être que si j’avais rajouté que mes ancêtres avaient travaillé dans les rizières et que ma révolutionnaire d'arrière-grand-mère avait fait de la tôle, il nous aurait fait entrer dans la villa. Ça m’aurait limite plus intéressée que de devoir contempler ce futur champ de panneaux solaires, qui n’est pour l’instant que planté de poteaux à perte de vue et fait plutôt penser à un cimetière de guerre monumental.

Sur la place du village en ruines, Marcello a été maintenant rejoint par son acolyte à qui il semble avoir fait un bref topo. On se salue tous les cinq comme si on avait récolté le riz ensemble et notre gardien nous tend encore la brochure du petit musée qu’il tient dans son village, non loin de Sala Biellese. Nous nous quittons sur plein de promesses que nous ne tiendrons jamais et nous reprenons la route en dérangeant à nouveau les ibis et les hérons. Quelques minutes plus tard, sur la principale, une vieille Fiat rouillée nous dépasse à 70 sur un tronçon limité à 50 km/h.

Foutu peuple d’incivilisés!




Les ibis sacrés, c'est très joli, surtout quand ça s'envole juste sous nos yeux. Il faut cependant savoir que la présence de cet oiseau ici est controversée et considérée comme invasive. Vénéré en Egypte, cet échassier vient d'Afrique subsaharienne. Échappés de captivité dans les années 1990, certains individus se sont installés au Piémont et dans certaines régions de France.


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