• Karin

Journée bulle


Si je devais m’amuser à résumer ma journée du jeudi façon bullet journal, ça donnerait ça:


Vous ne savez pas ce que c’est qu’un bullet journal? Ouarf! Le vent!

Il y a tout juste quinze jours, je ne savais pas non plus. Mais je ne vais pas dépenser des caractères inutiles afin de vous expliquer, ça serait aussi pathétique que de préparer un tutoriel pour apprendre à enlever sa veste quand on a trop chaud. Sur Google, vous tapez bullet (comme bulle avec un t) journal (comme journal en français) et vous lisez ce qui en sort. Quant à moi, au bout d’un moment, je me suis lassée. Je trouve dans la démarche et le discours comme un petit relent cul-cul la praline new-age qui m’agace le neurone.

Cependant, je dois l’avouer, certaines idées attirent la part de moi-même qui écrit les listes de courses en fonction des rayons que l’on va traverser dans le magasin et qui aime que les livres soient rangés par collections, parce que ça fait plus joli dans les bibliothèques. Heureusement que mon autre moitié, celle qui balance n’importe comment les Tupperware dans les placards et oublie ses fringues roulés en boules un peu partout, s’est manifestée juste avant que l’inconsciente n’aille chercher un petit carnet vierge. Quelle perte de temps, tout est bien trop lisse là-dedans, carré, rangé, tip-top propre en ordre. Où sont les taches, les bouts de papiers, les scotchs, la folie artistique et la spontanéité? Et où est le lien avec le début de ce texte, en fin de compte? Ce blog aurait bien besoin d’un peu de rigueur d’écriture façon trader new-yorkais hipster en perte de régime. Introduction, développement, conclusion.

Donc, ma journée de jeudi à la manière bullet journal, c’est un réveil avant 6 heures, une impasse sur le petit déjeuner, un passage approximatif dans la salle de bain, un check rapide de mes affaires et un gratouillage de pare-brise. J’avais presque eu tout le loisir d’oublier ces réjouissances dans les frimas matinaux ; il semblerait que ça soit reparti pour six mois. Quarante minutes de trajet dans la masse des pendulaires, il y a de quoi cogiter sur l’accroissement de la population, et pas besoin d’aller jusqu’en Chine si on passe par l'échangeur de Villars-Sainte-Croix.

Une première classe de 7ème (10-11 ans) pour décliner Van Gogh, sa nuit étoilée et ses tournesols. Je cours dans tous les sens pour gérer leur travail et les différences de rythme. Certains ont toujours tout fini alors que d’autres prennent racine dans leur production initiale. Il faut vite fournir aux plus rapides un truc qui leur plaise et les fasse se tenir tranquilles avant qu’ils n’aient l’idée d’aller jouer avec l’eau. Parce que c’est rigolo, dans la salle de dessin, il y a trois lavabos.

10h. Pause? Ah non, surveillance de récré ! J’ai le droit de manger trois Dar-Vida au milieu de la cour en me disant qu’il est temps d’aller rechercher ma doudoune à la cave et en répétant aux toujours même sept imbéciles que oui, depuis la rentrée d'août alors qu'on est en octobre, il est toujours interdit de se jucher sur la barrière en bois. Et pour séparer les trois 8ème années les plus lourds qui se sont empoignés pour une histoire que j'ai pas réussi à capter, je laisse la place à mon collègue, il fait du hockey.

Rebelote. Je retrouve Vincent avec une autre classe de 7ème. A ce niveau-là, ils ont encore un côté enfantin qui se contente de pas grand chose et la plupart sont toujours motivés. Pourvu que ça dure. Il y a les doués qui s’assument, ceux qui ne s’assument pas et préfèrent se saboter. Il y a ceux qui font parce qu’on le leur demande, mais qui n’entrevoient pas franchement le but de la chose. Ceux qui réalisent tout à toute vitesse juste pour m’épuiser et user toutes mes idées innovantes. Ceux qui se donnent une peine de tous les diables mais n’arriveront pas à grand chose, les pauvres, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. Ils ne réalisent même pas l’ampleur du désastre et viennent me montrer leur torchon tout fiers alors je ne peux que leur dire: «C’est… pas mal.» En laissant planer le doute sur le sens du pas mal. Il y a mieux, comme les estampes japonaises, par exemple. Et puis pire, aussi, comme si quelqu'un pensait à exposer un Pampers usagé de sa petite soeur.

Vers 11 heures, tout le quartier a subi une panne générale d’électricité. Alors, on a continué à travailler dans la pénombre étant donné que dans l’Ouest lausannois, il n’y a pas assez d’argent pour remplacer les stores dans les écoles. Si je m’amuse à remonter les miens, il y en a deux qui cassent définitivement, un qui se bloque à mi-chemin et j’ai une tendinite le lendemain. Au bout d’un moment, je suis allée voir ce qui se passait dans les couloirs. Les horloges s’étaient arrêtées et les lumières de secours s’étaient enclenchées. «Madame, c’est parce que vous avez oublié de payer la facture? m’a demandé un élève.

A midi, c’est la première fois que je m’assieds depuis que j’ai commencé à bosser. Pour manger un truc froid dans mon Tupe en Wear. Pas d’électricité égal pas de micro-ondes et pas de machine à café. Pas d’internet, pas de photocopieuse, pas de plastifieuse, pas de pistolet à colle, tous les trucs chouettes qu’une instit peut utiliser pour occuper sa pause de midi.

Je ne peux même pas aller me défouler avec ma collègue des 3P et piquer des fous-rires en échangeant des horreurs anti-pédagogiques, elle est en formation. Tant mieux pour elle, notez. Retourner à la HEP disposer des post-it sur un panneau, c'est chiant mais plus reposant que supporter cette équipe. D'ailleurs, je me demande souvent comment elle fait pour garder toutes ses facultés, en travaillant à quatre-vingts pour cent dans le sas de la quatrième dimension où je fais une incursion six périodes par semaine. Et quand je dis le sas, c'est pour la syntaxe, le rythme du texte. Démonstration. Et suite de la narration.

Même en l'absence de ma collègue, donc, je migre dans le bâtiment d’à-côté pour voir ce que je pourrais sauver des bricolages effectués avec ces petits : des objets improbables dans du matériel de récup, parce que je ne sais pas si j’ai déjà dit que dans l’Ouest lausannois, on n’a pas beaucoup d’argent. Des trucs tellement bâclés, surchargés de colle et mal découpés que je me demande si, en fin de compte, le collier de pâtes ne serait pas du plus bel effet. Le temps de préparer toutes les fanfreluches et bouts de papier dont on aura besoin cet après-midi, de finaliser mon splendide maracas en rouleau de PQ que je n’ai pas eu le courage de terminer hier soir (c’est malade, le nombre de bidules réalisables avec des rouleaux de PQ! Quand on peut faire plaisir et que ça débarrasse, on aurait tort de se priver.) Le temps de préparer tout ça, donc, voilà que ça sonne déjà et que les nains de jardins débarquent. Ceux-là, ils ont six ans, c’est autre chose que les ados, mais on ne peut pas les taper non plus. J’ai peur de leur marcher dessus et je dois dire qu’après seulement quelques minutes passées en leur compagnie, ma patience a tendance à prendre le large. Alors, je regarde par la fenêtre et j’inspire longuement avant que je ne me lâche en laissant échapper des mots que je pourrais éventuellement regretter par la suite. Il y a un moine tibétain qui sommeille en moi, c’est pas possible autrement.

Ces enfants-là, si on leur formule une consigne de façon groupée, il y en a plus de la moitié qui ne se sentent absolument pas concernés tant que l'on ne s'est pas adressé à eux-mêmes en personne, et plutôt quatre fois qu’une. Alors, je passe les minutes qui suivent à me répéter comme Jeanne Calment sur sa dernière semaine de vie. En dehors de ça, bien sûr, puisqu’une femme peut faire deux choses en même temps, je continue à brasser de l’air pour essayer de leur faire découper un rond pas carré, trouver le bon papier, sortir la peinture, plastifier les marque-pages, brancher le fer à repasser pour les trucs en perles qui servent à rien mais brillent dans la nuit, déboucher une colle, essuyer la colle, nettoyer la colle, éponger la colle, décoller, recoller. Et puis, bien sûr, il faut tenter quand même d’avoir un oeil sur ce qu’ils font quand je ne les regarde pas parce que c’est la foire à la patate. Sous prétexte de ramasser son crayon, le petit chérubin du premier rang se roule par-terre pendant que sa voisine fait des bruits de basse-cour en ayant l’air étonnée de ce qui peut sortir de sa bouche. Il y en a un qui la mange, tiens, sa colle! Si je le laisse continuer, peut-être qu'il sera malade quelques temps, ça me ferait des vacances. Un autre attend depuis dix minutes avec les ciseaux en l’air, le clapet grand ouvert et le regard vide, il est flippant. Un de ses comparses découpe, lui, au moins. En aucun cas ce que je lui ai demandé mais plein de confettis qui viennent bientôt joncher le sol sous sa table. Son pote vient de perdre son maracas. Zou, envolé, le machin ! C’est pas la première fois qu’il me joue cette scène. Dès qu’il n’a plus envie de travailler, paf, il perd le matos Et comme il faut, le bougre! C’est du lourd. De la pure clientèle pour hôpital de jour.

Au début de la leçon, je leur ai expliqué à tous que les maracas, on les garderait quelques jours en classe pour chanter les Zébus avec les rythmes. Quand le premier a eu fini, il m’a demandé s’il pouvait le prendre à la maison. J’ai dit non et j’ai ré-expliqué à tout le monde qu’on allait garder les maracas quelques jours en classe pour chanter les Zébus avec les rythmes. Sait-on jamais, peut-être qu’avant c’est le moine bouddhiste en moi qui a pris la parole et s’est exprimé inconsciemment en tibétain afin de leur expliquer que les maracas, on les garderait quelques jours en classe pour chanter les Zébus avec les rythmes. Et c'est pour ça qu'ils n'auraient rien compris. Ou alors, la sauce n'aurait pas pris. Parce qu'à part boire et aller aux toilettes, il n'y a pas grand chose qui les passionne quand ils sont en classe. Ça doit être moi qui ne sais pas les intéresser. Au point qu'en entendant la deuxième sonnerie, celle des 5 minutes de battement qui leur permettent d'enlever leur veste et leur godillots avant que la leçon ne commence, un de ces petits choux se fasse un point d'honneur de s'exclamer: Chouette! C'est l'heure des mamans?

A la fin de la leçon, un des enfants est venu me demander s’il pouvait prendre son maracas chez lui. C’était juste après m’être battue comme une tigresse pour parvenir à ce qu’ils rangent un tant soit peu leur merdier et je m’en suis sortie plus ou moins vainqueur avec relativement peu de points de suture. Et là, vous pensez que j’ai répondu au bambin: non, car on va garder les maracas quelques jours en classe pour chanter les Zébus avec les rythmes? A cet instant précis, je réalise comme il est pratique de se répéter sur un ordinateur, il suffit de faire Pomme C - Pomme V. Si seulement je trouvais l’équivalent à utiliser en classe... Donc, vous croyez que je vais lui resservir le menu? Que nenni. J’ai juste aboyé «Non!« en me retenant de lui dire: « Mais je vais vous les faire bouffer, vos maracas en rouleau de PQ!«

Et, fort habile transition, je file aux toilettes pendant qu’ils finissent de se préparer au vestiaire. En sortant, je m’attends à me réajuster devant un parent.

- Quoi? Eh bien oui, je ne suis pas censée les laisser sans surveillance. Mais vous voulez que j'aille pisser quand? Ou peut-être que je ferais mieux de les prendre tous avec moi?


Je finis avec les lutins mal démoulés à 15h15 et c’est à 15h15 que, de l’autre coté de la cour, m’attend le bus qui m’amènera au cours de natation avec les 8P. Manque de bol, le tournus est tombé sur moi, normalement je leur enseigne le dessin. Notez, ça ne peut pas être pire. Le dessin avec des 11-12 ans, c’est pas seulement la foire à la patate, mais celle aux bestiaux. Ça n’a pas d’idée, ça veut pas, ça sait pas, ça peut pas, ça chahute, ça cherche le conflit, ça expérimente des trucs qui n’ont rien à voir, ça discute, ça ricane, ça n'est intéressé par rien, ça n'avance pas, ça ergote. Alors, les accompagner à la piscine à la place, c’est pas pire même si ça commence par un trajet dans un mini- bus avec vingt-deux ados aux hormones en pagaille et une guêpe en fin de vie qui pourtant leur fait flipper leur race.

Cela a un côté jouissif d’observer quelqu’un d’autre se démener avec le groupe et, sans les connaître encore, se prendre le chou aussi sec avec les mêmes élèves que l’on doit sans cesse remettre à l’ordre.

- Tu peux arrêter de me sautiller sur les pieds?

- Toi qui ris bêtement depuis que j’ai commencé à parler, va te mettre un moment là-bas pour te calmer.

Et ça n’a pas manqué, alors que le prof venait de dire qu’il allait montrer trois exercices et que les élèves devraient les faire après, voilà cinq mômes qui mettent la tête sous l’eau pour commencer pendant les consignes.

- Vous êtes tous censés me comprendre quand je parle en français, pourtant, non? Moi, montrer. Après, vous, faire.

Niveau pédagogie, il sort de la même école de la vie que moi. Il a aussi passé le cap de les trouver tous trop choux.

La pouffe de service se tient à carreaux car il lui est très difficile de nager en maintenant son soutif-bustier d’une main et en se bouchant le nez de l’autre. Et puis, un certain nombre a bien du mal à aller s’asseoir au fond de la piscine, ça doit être à cause de tout l’air qui leur reste dans la boîte crânienne.

Le barbotage terminé, deux garçons en viennent aux mains au fond du bus scolaire en hurlant plein de mots d’oiseaux et des interprétations diverses sur le métier de la mère de l'autre. Comme je dois avoir la tête de quelqu'un qui s'apprête à s'asseoir par-terre et pleurer, le conducteur du bus se propose pour démêler la mêlée et sépare les belligérants en en prenant encore pour son grade.

- Si tu continues à me parler comme ça, je t’amène à la direction par la peau des fesses.

Je me marre, quel bonheur, il ose exprimer tout haut ce que j'ai honte de penser tout bas.

Pédagogie, quand tu nous quittes…

Il est 17h. Je connais un moment de solitude en ramenant une meute hurlante chercher son sac dans les couloirs et en croisant une collègue. C’est juste qu’il est tard et que j’ai lâché prise, ai-je envie de dire. Je suis usée, lassée, lessivée, poutsée de perdre mon énergie à les reprendre et à fliquer. Tout le temps, sans cesse, inlassablement.

Le jeudi, en fin de journée, bullet ou pas, je suis au bout de ma vie, comme ils disent.


Si vous n'en avez pas marre, je vous invite à faire une petite pause en buvant un thé froid, puis à aller lire la suite là : Journée bulle - Deuxième partie. Monsieur le Directeur, si vous tombez de manière accidentelle sur mes écrits, avant de signaler mon cas à la DGEO, cliquez également sur le lien cité une ligne plus haut. Par avance, je vous remercie.


P.S à tous: Est-ce que vous pouvez penser à me mettre de côté les rouleaux de PQ?


Texte en lien : Vous prendrez bien un petit quelque chose ?

⌗tikong ⌗grandeprêtressetikong