• Karin

La ville des jouets

L’endroit est complètement perdu dans la nature et nous aurons un peu de difficultés à le trouver. Pourtant, c’est clair, c’est là.


Enfin! En plein milieu de cette forêt lombarde, région Brianza, alors que nous marchons sur une petite route fermée à la circulation, apparaît ce que nous cherchions à voir depuis un moment: un minaret.


L’histoire du lieu n’est pas piquée des vers et je ne vais pas m’amuser à en cacher le nom plus longtemps étant donné qu’il est abondamment référencé sur internet. Consonno était un village de 300 habitants au début du XXe siècle. La vie y était rude mais sereine, comme dans la plupart de ces bourgades isolées, qui disposait elle d’une petite économie locale faite de récolte de châtaignes et d’une espèce de céleri propre au village.


Au début des années 1960, il n’y a plus que quelques dizaines d’habitants à Consonno, aucun n’étant propriétaire de sa maison ou de ses terres qui appartenaient toutes à de riches familles de la plaine. Arrive alors le comte Mario Bagno, un entrepreneur excentrique, qui a tout de suite des vues sur le village. Par sa position panoramique et sa proximité avec Milan, il est parfait pour réaliser son grand projet: la construction d’une ville-jouet. Dans ces années-là, au plus fort du boom économique, les valeurs environnementales ne parlent pas à grand monde et "écologie" est un gros mot. D’énormes immeubles d’habitation sont érigés dans la région, de vastes zones de campagne ont été détruites pour faire place à des quartiers entiers mais jusqu’alors, personne n’était encore allé jusqu’à détruire complètement un village. Avant Mario Bagno.

Ayant racheté l’entier de Consonno, Bagno promit tout d’abord aux autochtones de leur construire une route pour remplacer le chemin muletier. Ce qui fut fait. Afin d’y amener les engins qui vont démolir l’une après l’autre toutes les bâtisses. Sans s'en douter encore, les enfants du village posent pour le photographe, tout émoustillés par l'arrivée inédite de ces drôles de machines. «D'un jour à l'autre et sans avertissement, les bulldozers ont attaqué les maisons avec les habitants encore à l’intérieur ou les animaux dans les étables et nous avons dû sortir en vitesse, se souvient Roberto Milani.

A la fin du massacre, il ne reste du vieux bourg de Consonno que l’église San Maurizio datant du Moyen-Age, la maison de l’aumônier et le cimetière, un peu en contrebas.




Bagno a alors fait table rase pour réaliser son rêve. Il va bâtir sa ville-jouet.


La mégalomanie du comte Bagno semble ne pas avoir de limites. S’il avait vécu à notre époque, il aurait organisé des voyages interstellaires. Depuis son palais mauresque, la colline à côté du cimetière lui bouche la vue sur le Monte Resegone. Qu’à cela ne tienne, explosifs, bulldozers, la colline est étêtée; il aimerait y construire plus tard un circuit automobile. Ou alors il changera d’avis, comme souvent, faisant tout bâtir un jour pour démolir le lendemain. Il s’amuse. Il a du temps, de l’argent et un petit chien. Sa création ne s’appelle-t-elle pas la Città dei Ballochi? La Ville des Jouets. Chez Oui-Oui, le rêve à paillettes semble durer éternellement mais pour Pinocchio, la vie de fêtes et de luxure se termine mal, il est changé en âne.


L'impressionnant Resegone et devant, cette putain de colline qui gâche la vue. Depuis, des saloperies d'arbres ont repoussé. Les habitants de la région appellent d'ailleurs l'endroit de façon très ironique le Monte Mario.


Le travail des bulldozers a modifié l’équilibre géologique de la zone et en 1966 se produit un premier glissement de terrain, suivi d’un autre une année plus tard. Bagno ne s’arrête pas, malgré une plainte d’Italia Nostra, une association pour la préservation du patrimoine, et fait ériger un peu de tout sur son terrain de jeu: sphinx égyptiens, pagodes et canons venant directement de Cinecittà. Si les éléments n’avaient pas fini par définitivement se venger, le comte aurait pu faire bien pire. Dans sa folie des grandeurs, il prévoyait, en plus du circuit de Formule 1, des terrains de sport, une patinoire, un mini-golf, un parc d’attractions, un grand zoo avec un gigantesque restaurant populaire programmant des concerts.

Mais au mépris des alertes géologiques, les années fastes ont commencé pour Consonno, atteignant leur apogée à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Des milliers de personnes convergent vers le Las Vegas de la Brianza où l'on peut trouver n'importe quoi. D'un minaret improbable à une galerie de boutiques de style arabe, des salles de jeux à des salles de danse en plein air, des hôtels aux restaurants. Consonno est un grand centre de divertissement qui fonctionne à plein régime où l’on organise des soirées dansantes et où des invités de marque font leur apparition, le seul que je connaisse étant Celentano. Les lumières sont toujours allumées dans ce monde multicolore où tout invite à l'amusement et à l’insouciance, à commencer par les devises sur les entrées monumentales, dont une était constituée d’un petit château du Moyen-Age en carton pâte, aujourd’hui mystérieusement disparu.

À Consonno, le ciel est plus bleu.

À Consonno, c’est toujours la fête.

Consonno est la plus petite, mais la plus belle ville du monde.



Pourtant, l’attrait pour l'endroit, une fois celui de la nouveauté passé, s’est relativement vite estompé, les moeurs ont changé et des initiatives de protestation se sont multipliées. Le coup de grâce a été donné en automne 1976 lorsqu’un nouveau glissement de terrain a coupé la route d’accès à la plus belle ville du monde. De ville-jouet, le lieu est rapidement devenu ville fantôme.

Dans les années 80, notre excentrique ami a tenté de relancer son joujou en y créant une maison de retraite mais la sauce n’a pas pris. Il mourra en 1995 à l’âge respectable de 94 ans, sans qu'il ne lui aient poussé des oreilles d'âne (d'après mes informations) et sans savoir que son Las Vegas était devenu le théâtre de rave parties gigantesques, dont une particulièrement destructrice en 2006. Depuis, les autorités et les bénévoles Amici di Consonno ont empêché la tenue d’autres événements de ce genre.

Sur le site, on trouve encore la centrale à béton et un édifice jamais terminé qui rappellent que le lieu aurait encore dû évoluer dans l’esprit du conte et a toujours été un chantier sans fin.


La plupart des bâtiments sont inaccessibles et ravagés. Il ne reste plus grand chose de la pagode.



L’immense bâtiment mauresque est quant à lui moyennement protégé par des grilles dissuasives parmi lesquelles on trouve facilement des ouvertures et des traces évidentes de nouveaux sentiers, créé par les animaux bien sûr. Dans la végétation environnante, on distingue des colonnes doriques, la fontaine monumentale et son bassin vide (quoi que j’ai cru voir des trucs bizarres et vivants grouillant au fond, avec quatre pattes et une longue queue) un petit pont de bois et quelques monuments improbables.



On arrive tout d'abord dans ce qui reste de la salle de danse construite à moitié en plein air. Enfin, à l'époque déjà... Avec un graffiti qui doit figurer parmi les plus poétiques que j'aie vus. Mais bon, lui au moins sait dessiner des bites. Ou elle.



Les fastes et les lumières sont bien loin dans l’édifice qui abritait principalement des échoppes. Il y pousse des arbres, il y nait des fresques parfois magnifiques et dans une salle, de nombreuses gamelles montrent que quelqu'un nourrit les chats errants. Ça doit être ça que j'ai vu au fond de la fontaine asséchée.




Comme beaucoup d’endroits de ce genre, le site abandonné a fait émerger quelques projets insensés pour lesquels les fonds ont manqué, comme un centre wellness appelé le Minaret du Bien-Être ou la formidable idée de tout raser à nouveau (en laissant l’église) pour reconstruire un village de vacances. A ce moment-là, je propose que l’on coupe un bout du Monte Resegone, on verra Saint-Moritz.


Nous montons encore sur le toit pour admirer le clou du délire architectural et profiter de la vue et du chant des oiseaux sans circuit automobile. Je vous laisse méditer en compagnie de ces dernières photographies sur les fantasmes et la folie humaines et sur le fait que la race n’apprenne décidément rien de ses délires.


Parmi les références, outre le site officiel des Amis de Consonno qui comporte un grand nombre de documents, je conseille un petit reportage de la Télévision Suisse italienne qui dure 5 minutes.

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