La sostenibilità
- Karin

- 25 mai 2025
- 8 min de lecture
Franchement, je dois avoir une tête à me faire avoir. Ou alors c’est dans les gènes.
Le karma, peut-être.
Va savoir.
Après la voiture de paysan et la cuisine Ikea, je vais vous conter en mots comptés mes déboires avec mon local commercial.
Résumé: à la fin de l’été 2023, mon espace atelier-boutique à la Costa a été ravagé par l’humidité. J’y avais pourtant investi quelques billes.
En automne, une opportunité surgit : reprendre un local sur la place de Sessa.
Dans ma tête, c’est le dernier sursaut pour cette entreprise sans cesse freinée par les imprévus.
Certes, Sessa n’est pas Lugano mais c’est l’un des rares villages de la région où il subsiste une petite épicerie, un bar et deux ou trois échoppes. Pas plus. Un lieu de passage pour promeneurs et touristes, avec encore l’ombre d’un désir de faire vivre quelque chose. L’endroit n’est pas inaccessible et le parking public est encore gratuit.
Très vite, mes projets se dessinent, dans la continuité de ce que j’avais déjà tenté : un mélange de toiles, dessins, artisanat, créations, brocante et deuxième main. Et des ateliers, en petit comité.
De plus, le local me plait.

Trois vitrines.
Trois !
Mais ce qui me réjouit le plus, c’est cette ironie du destin : après quatre ans d’école de commerce à me jurer de fuir les chiffres et les bureaux, me voilà à investir l’ancienne banque du village.
Avec son guichet.

Et ses coffres-forts.

C’est le bémol dès le début. Deux pachydermes qui empiètent une partie d’une salle voûtée. Il y a quelques années, la banque est partie et le petit immeuble a été racheté par une confraternité religieuse, mes propriétaires actuels.
Apparemment, ils ont pris le tout meublé.
Je pense un instant y entreposer mes pots de peinture. Impossible. Après avoir tiré une porte qui pèse 55 kilos, on se trouve face à des dizaines de casiers plats qui s’ouvrent à l’aide de deux clés. En plus de celle de sécurité. Même pour stocker mon papier d’imprimante, ça va être compliqué.
Alors, à la signature du contrat, je mets les choses au clair avec la personne de référence que nous appellerons le gérant.
D’accord, je le prends. Mais à condition qu’on m’enlève ces coffres qui occupent une partie de l’espace. Et qu’on remette en état la cave voûtée où je souhaite entreposer mon matériel mais qui pour l’heure tombe en douves.
C’est à ce moment-là qu’un détail va tout changer. Un détail que je ne pourrai jamais prouver, mais qui pèsera lourd par la suite. Le gérant me dit que les propriétaires prennent à leur charge la taxe déchets commerciale. C’est même écrit dans l’avenant. Et moi, bécasse et indécrottable naïve, je m’exclame :
-Ah, sympa ! Parce que c’est pas négligeable la taxe poubelle de mon entreprise. Et puis j’ai jamais compris leur calcul, vu que je jette 5 sacs de 35 litres par an, déjà surtaxés.
Ce n’est que plus tard, en recevant la facture, que je réalise l’entourloupe. Lorsqu’il était remonté à son bureau m’imprimer la feuille à signer, le gérant avait habilement subtilisé la taxe de l’avenant au contrat.
Finalement, c’est comme ça que tout a commencé. Par une taxe poubelle. Et une fourberie.
Entracte
Plusieurs semaines ont passé.
La suite ? Les coffres sont toujours là, dissimulés derrière un rideau.
La cave est inutilisable. Elle suinte et elle pue.
Le plafond des toilettes s’effrite.
Contacté, l’autre me fait maintenant la grimace. Il s’est vite avéré aussi réactif qu’un bulot à marée basse.
La surprise du chef : ma facture d’électricité.
Basée dans un premier temps sur les acomptes du dernier locataire, elle se monte au triple de ma consommation domestique. On a un problème Houston. Alerté une nouvelle fois, le gardien ne peut que me montrer où se trouve le panneau électrique et m’assurer que non, je ne paie pas l’installation de la chaudière pour tout l’immeuble. Parce que je commence à me méfier de l’énergumène.
Mais alors, quid ?
Il s’en tape.
Du reste aussi.
Sourire hypocrite.
Vos plantes vertes sont magnifiques.
Alors va fanculo !
D’accord, oui, j’ai un côté sanguin, c’est mes origines.
Je commets ce que je crois être ma première erreur. Au printemps je ne paie qu’une moitié de loyer pour provoquer une réaction.
Aucune.
J’écris une lettre.
Pas de réponse à mes demandes, mais une leçon de morale. Un loyer, ça se paie en entier, et en plus pas à la fin du mois mais au début !
Hein ? J’ai toujours payé ma dîme au début du mois, voire à la fin pour le mois suivant.
Et là, je réalise ma deuxième erreur : naviguant entre deux comptes bancaires, j’ai payé la caution en croyant en toute bonne foi avoir également payé le premier loyer. Mais non. On a un décalage depuis le début.
C’est le cas de le dire.
Bravo, Karin.
Top !
T’as pas l’air tarte, maintenant.
Je m’empresse de verser intégralement le loyer oublié et pour éviter l’escalade dans les écrits, je leur propose une rencontre. Histoire de parler entre adultes.
Entre temps, j’ai découvert qu’un système d’aération dont les propriétaires ignorent l’existence fonctionne jour et nuit et peut expliquer mes factures d’électricité.
Je le coupe aussitôt.
Un soir je me retrouve en boutique face à trois mecs limite polis auprès desquels je commence par m’excuser platement du loyer impayé. Je compte leur proposer un compromis : oublier les coffres-forts et la cave contre un geste financier de leur part. Ils m’expliquent très sérieusement que leur confrérie doit rester rentable, que leurs immeubles coûtent cher (ils possèdent la moitié du bled). À toutes les sauces, comme dans leurs écrits, ils me sortent leur mot magique et totalement galvaudé : sostenibilità. Qui dans son sens propre n’a rien a voir avec la finance mais signifie « durabilité ». Le commercio sostenibile, c’est le commerce équitable. Et eux ils me parlent de leur rendement.
Résultat de cette édifiante réunion ? Ils n’envisageront une baisse de loyer que lorsque je présenterai un plan de remboursement pour les moitiés impayées. Ils exigent que je remette en route leur système d’aération à mes frais. Et je dois laisser ouverte leur cave moisie qui pue dans toute la boutique. Qui se situe à côté de l’endroit où mes clientes peuvent essayer les habits.
-Sinon, je viens enlever la porte, rajoute le gérant avec son sourire de coin.
Dingue. Je me couche, et ils me piétinent.
J’avais mis une bouteille de blanc au frais, au cas où la rencontre tournerait bien. Inutile de dire qu’elle est restée au frigo.
En plus, ils me reprochent mes lettres (deux) parce que chaque fois, ça les oblige à se réunir. En plus de se déplacer pour que je leur explique comment fonctionne leur immeuble.
Les pauvres chéris.
Et pendant ce temps-là, où sont les femmes ?
Intermède. La première photo est ma vitrine numéro 3 au lendemain de la rencontre.
Quelques semaines plus tard, ils m’écrivent que la baisse accordée est de 50 francs et qu’il ne sera finalement pas exigé que je mette en marche l’aération. Quelqu’un de moins borné a dû leur souffler que me faire payer 200 à 250 francs par mois pour ventiler leurs murs moisissants, c’était peut-être un poil abusé. Quant à eux, s’ils préfèrent voir leur édifice se dégrader plutôt que de puiser dans l’argent de la quête, c'est leur problème.
Sitôt les premiers frimas de l’hiver arrivés, je commence à me les cailler. À nouveau contacté, le gardien me dit avec son petit sourire que je n’ai qu’à rajouter un pull. Par dessus la tenue pour les marchés de Noël que je porte déjà, peut-être ?
Pendant de nombreuses semaines, j’hésite à mettre des gants pour peindre mes aquarelles. Il a fallu insister pour que le gérant daigne se bouger. D’abord, on tape sur les tuyaux parce qu’appeler un professionnel, ça coûte cher. C’est ballot, mais comme ça ne fonctionne toujours pas, un sanitaire va finalement se pointer pour remettre en marche un chauffage au sol qui, d’après lui, n’était pas en fonction depuis des lustres.
Je réalise alors que si j’ai eu chaud l’hiver dernier, c’était grâce à la ventilation qui faisait l’appoint. Si bien que j’ai payé une année de charges pour zéro chauffage.
Là encore, aucun geste, aucune excuse, rien. Tout est normal. En plus, ils ont mis des semaines à réagir à ma dernière lettre et ne répondent absolument pas aux problèmes toujours évoqués. Par deux lignes, ils me signifient simplement que les 50 francs de baisse de loyer ne sont pas rétroactifs. En vertu de leur fameuse sostenibilità.
Je pense que ça a été la cigliegia sulla torta. Avec le chauffage qui péclotait toujours. Mes échéances de bail vont de 6 mois en 6 mois. À bout de souffle et de patience, j’ai envoyé mon congé fin décembre. En évoquant la mienne, de sostenibilità. Dans cette dernière missive, j'ai montré que moi aussi je pouvais écrire deux lignes. Je n'ai pas parlé du fait qu'ils avaient abusé de ma confiance, freiné mes projets, épuisé mes dernières énergies. Mais qu'il me restait suffisamment de fierté pour vouloir me débarrasser de cette sensation de me faire avoir. Trouvez un autre pigeon, à présent.
Deux lignes ou un roman, ils n’en ont apparemment rien à carrer. Ils ne m’ont même pas répondu. Quand j’ai revu le gérant venu une fois de plus taper sur les tuyaux (il va encore se plaindre après coup que je le fais se déplacer souvent?) je lui ai quand même demandé s’ils avaient bien reçu mon recommandé.
-Sì, sì. Ciao, buona serata.
Début février, j’ai enfin pu enlever mes trois pulls et mes bottes fourrées. Et je n’ai plus eu aucune nouvelle de la fine équipe.
En tout début mai, le gérant s’est pointé à l'entrée de la boutique. Il n'était pas en scooter, parce que s'il l'est, il n'enlève même pas son casque pour me parler. Il m'a demandé si le chauffage fonctionnait bien et si j’avais chaud. La veille, on avait eu 27 degrés à l’ombre. Je n’arrive décidément pas à l’évaluer, lui : est-ce qu’il se fout de ma gueule ou est-ce qu’il est juste complètement à l’ouest ?
La Commune ?
Ah, la commune.
Elle connaît l’adresse des petits commerçants survivants uniquement pour leur envoyer des factures.
Mon enseigne sur la rue: 80 francs.
La gestion annuelle de mes impressionnants déchets d’entreprise : 200 francs.
Lors du regroupement de villages, Sessa a été rayée de la carte pour devenir un quartier de Tresa. Pourtant, à l’époque, avant qu’on vote, ils avaient promis que l’école ne serait jamais touchée. Ils nous avaient fait miroiter un paradis du Malcantone où les artistes allaient être mis à l’honneur.
L’année prochaine, l’école ferme. Les enfants, qui jusqu’alors y allaient en vélo ou à pieds devront dès septembre se taper 40 minutes de trajets en bus par jour. Certaines familles vont aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte, d’autres ne s'établiront plus ici.
Alors, inutile de dire que la commune et l'art…
Il y a eu en 2022 la volonté d’agrémenter la rue piétonne de Ponte Tresa et ses magasins d’oeuvres d’artistes de la région. J’y ai participé. Il en est resté de façon permanente quatre fresques effectuées par des parentes de l’organisatrice. Forcément, face à ça, je ne peux pas régater.
Je n'en mets que trois pour la mise en page. La quatrième est encore pire.
Ne me demandez pas ce que je vais faire maintenant, j’attends toujours que la solution vienne frapper à ma porte.
J’ai un vrai métier, comme dit mon banquier.
Institutrice.

Jusqu’au bout, je tenterai de garder mon propre sourire figé dans ce village que j’aime néanmoins tant. Parmi ces gens qui, pour la plupart, m’ont acceptée, encouragée, soutenue et félicitée.
Jusqu’à la fin, je décorerai mes vitrines et sur la dernière, avec une prédominance rouge, j’écrirai en gros :
Era la mia idea della sostenibilità.
C’était mon idée de la durabilité.
Ainsi, le dernier jour, lorsque tout sera vidé et nettoyé, on ne verra plus que cette phrase et les deux monstrueux coffres-forts en arrière-plan.
Comprenne qui pourra.
Je vous enverrai les photos.

Mise à jour février 2026.
Je n'ai pas fait la dernière vitrine envisagée. Aidée par l'Association des locataires - moyennant finances, bien évidemment - je n'ai pas voulu envenimer les choses avant une séance de conciliation où j'ai pu récupérer quelques billes.
Le magasin est resté fermé 6 mois avant de rouvrir.
Ce n'est pas un kebab, ni une onglerie, ni un barbier.
C'est la confraternité qui a ressorti ses femmes, quelques heures par semaine. Elles y vendent des vieilleries pour pouvoir payer une nouvelle horloge à l'église.
































































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