• Karin

La Reine du lac Majeur

Cela fait longtemps maintenant que celle que l’on appelait la Reine du lac Majeur a perdu sa couronne. Sa disgrâce la plus impressionnante a été peut-être de voir sa tourelle s’effondrer en emportant l’une des ailes du bâtiment.




L’histoire de cette villa commence en 1798 lorsque le marquis Piatti de Novara obtient le terrain pour y construire sa résidence d’été. Il la vend ensuite à Giuseppe Prina, un ministre du royaume italien napoléonien. Celui-ci construit la première version de l'édifice, en y incorporant une tour médiévale et en utilisant les pierres de la région. En 1840, la propriété passe à la famille Ballabio, puis au comte Casanova et en 1848 à l'industriel du coton Frova, qui la vend en 1860 au prince polonais - compositeur et ténor - Giovanni Poniatowski. Ils avaient la bougeotte, à l’époque! Le prince musicien a reconstruit l'ensemble de la villa, lui donnant l'apparence que l'on pouvait admirer jusqu'à récemment, avant que la tour et une aile ne s'affaissent sous le poids de la négligence.


En 1868, le luxueux manoir et son mobilier ont été vendus aux enchères. Le domaine a été acheté par Carlo Franzosini, un riche maire de la région. C'est à lui que l'on doit l'extension du parc et la plantation d'espèces exotiques, ainsi que la construction des écuries. En 1881, le domaine a changé de mains une nouvelle fois: le nouveau propriétaire était le marquis de Soresina, qui a vécu dans la villa jusqu'en 1922. Avec ses cheveux roux et sa barbe abondante, le marquis inspirait crainte et peur aux habitants. En 1923, la propriété a été vendue à Giorgio Poss, un industriel du textile, dont le fils Alessandro a encore agrandi le terrain en 1940.

Peu après, la villa a été achetée par le baron Luigi Parilli, ou du moins occupée par lui, mais une recherche dans le registre foncier ne montre pas que le baron était propriétaire de la villa. En revanche, des documents des services secrets américains le mentionnent comme y séjournant. En 1945, Parilli, fasciste repenti ou simplement désireux de sauver ses billes, a été l’un des protagonistes de l’opération Sunrise qui a permis de faire capituler les Allemands et d’éviter une politique de terre brûlée au nord de l’Italie.

Après cela, la villa a été reprise par la famille Zanni. Paolo Zanni, le propriétaire actuel, âgé de 90 ans, cherche maintenant un acheteur pour un prix de gros et soldé de 18 millions d’euros, car il en voulait 10 de plus à la base. Ces dernières informations remontent à une année déjà et je ne sais pas si notre ami a surmonté le Covid et la canicule. Si c’est le cas, j’aimerais bien qu’il m’explique comment on peut laisser aller les choses ainsi et pourquoi, si ce n’est pour péter au-dessus de son derrière.



Zanni, qui vit à Côme avec sa femme Mirella, a acheté la villa il y a plus de 40 ans pour y passer des moments de détente avec d'autres membres de sa famille. "Pendant un certain temps, nous avons utilisé la propriété, mais il est devenu de plus en plus difficile de se réunir." Pauvre chou. Pourtant, à la belle époque, même Charles Aznavour était venu tourner les scènes d’un film dans les serres du domaine.

En 2020, tout le monde est d’accord, propriétaire et autorités, pour une transformation de la zone en établissements touristiques, respectant les contraintes de revalorisation et de respect du territoire. L'espace ne manque pas pour de nouveaux bâtiments, à ajouter à la restauration de la villa et des autres structures, classées monuments historiques. Ce qui est en revanche difficile à trouver, ce sont les investisseurs potentiels. C'est pourquoi Zanni a tourné ses antennes vers la Suisse et la région de Locarno, où un projet de station touristique de luxe est loin de faire l'unanimité et s’enlise depuis des années. Zanni a gentiment proposé aux promoteurs de déménager.

Par le passé, la villa avait mérité son titre royal car aucune autre propriété ne lui arrivait à la cheville, en termes de beauté du site, d'exposition, de vue sur le lac et de taille. Ni du côté italien, ni du côté suisse du lac Majeur.


L'ensemble du complexe s'étend sur environ 6 hectares avec une longueur de 750 mètres de terrain donnant directement sur le lac. En plus de la villa, on peut trouver la maison du gardien, des serres, un immense bâtiment abritant des écuries, un belvédère et cinq portails d’entrée. La surface habitable est d'environ 13 000 mètres carrés. Des terrasses surplombaient les eaux et l'idée de l'époque était encore de s'agrandir jusqu'aux rives, avant que la route principale ne soit construite entre le lac et le propriété, changeant un peu la donne.



Aujourd'hui, toute la structure de la bâtisse est compromise. Nous ne ferons que quelques pas dans le hall en enjambant les décombres pour effectuer des photos floues des murs aux marbres piquetés. Et l’on peut effectivement se demander, comme je l’ai lu chez un collègue, si l’on attend que les éléments effacent à jamais un morceau de l’histoire, réduisant plus de 200 ans de culture locale à un tas de gravats.


Dans la maison du gardien, quelqu’un s’est essayé à la fabrication de faux billets. Peut-être pour racheter le site? Comme il avait oublié d’imprimer le verso, ça n’a pas fonctionné.


Dans le reportage ci-dessous, à partir de la minute 1:25, les prises de vues au drone permettent de se rendre compte de l'ampleur du désastre et de l'immensité de la zone. On y entendra également l'actuel propriétaire qui vous paraîtra peut-être plus sympathique qu'à moi. Si vous arrivez à comprendre la fin de ses phrases. On verra aussi que les restaurations de bâtisses abandonnées sont possibles, avec l'exemple de la Villa Simonetta, même si l'état de dégradation et la situation ne sont pas comparables.


Sources:

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