• Karin

Fornaci

C’est une des plus belles plages du lac Majeur.

C’est aussi un endroit désormais fermé au public.

Qui attend, comme tant d'autres, en se dégradant encore, que l’on statue sur son compte.

Une grande partie de la région de Varese, du lac Majeur au lac de Lugano, que les Italiens appellent d’ailleurs le Ceresio, est formée de calcaire. Dans ces vallées, il n’est pas rare de voir des carrières de pierre et les anciens fours qui leur étaient associés, les fornaci. Des fours dans lesquels le calcaire, après avoir été broyé, était cuit pour obtenir de la chaux. La chaux, quant à elle, est utilisée comme liant depuis des temps très anciens. Elle est employée non seulement dans le secteur du bâtiment mais aussi dans le tannage du cuir et comme engrais dans l’agriculture.

La structure qui nous intéresse est certainement, de par son emplacement et sa grandeur, la plus impressionnante. Ses premiers vestiges remontent à 1280, d’ailleurs elle a principalement contribué à la construction du Dôme de Milan. Ses bâtiments s’étendent sur une superficie de 13 hectares, une longueur de 1 kilomètre et demi, bordés d’un côté par le lac Majeur et de l’autre par la falaise et la végétation.


Photographie Varese News

Les fours qui subsistent datent quant à eux de la fin du XIXème, début du XXème siècle. Ils sont entourés d’autres structures pour la préparation du produit, le stockage du combustible, le dépôt de la dynamite. Il y avait également des bâtiments pour les ouvriers, des installations pour peser et charger les matériaux, des quais et des marinas. Car la chaux était ensuite principalement transportée par voie d’eau, souvent vers le sud jusqu’à Sesto Calende, puis suivant le fleuve Ticino et le Naviglio Grande jusqu’à Milan et Pavie.

Jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, les fours étaient utilisés de manière saisonnière en employant les méthodes traditionnelles, à savoir de simples cavités dans le sol dans lesquelles on plaçait du combustible pour cuire la pierre. Puis l’explosif a remplacé les méthodes traditionnelles et changé la donne. Les fours ont alors fonctionné toute l'année. Et si tout comme moi, vous vous demandez comment ça marche, je vais tenter de vous l’expliquer avec l’aide de Giuseppe Armocida ayant écrit un livre sur le sujet.

« Une ordonnance de 1907 stipulait que le dynamitage des mines devait avoir lieu à heures fixes deux fois par jour en hiver et trois fois les autres saisons. La pierre obtenue était écrasée avec des pétards ou des outils à main. Elle était ensuite introduite dans le four par le haut et la chaux était extraite en gros blocs par les bouches situées à la base des fours, où se trouvaient également les chambres de combustion. »




Voilà, c’est simple comme chou. Sauf que dans les années 1970, toutes ces fornaci ont fermé car on avait trouvé une manière plus simple et plus économique de procéder. Mais ne me demandez pas de vous l'expliquer. Le lieu que nous visitons aujourd’hui n’a pas dérogé à la règle, il est désaffecté depuis 1969.

Il fait un temps magnifique mais pas très chaud. Un vent assez violent s’est levé et lorsque nous arrivons sur le site, un nuage se tape l’incruste et rend notre entrée plutôt sinistre. Tout de suite on est mis dans l’ambiance.




Au fur et à mesure de notre déambulation, les bâtiments se raréfient, le soleil revient et au pied de cette falaise impressionnante je suis soudain sous le charme de cet endroit revenu à l’aspect sauvage dans tous les sens du terme.




Imaginez la promenade et la plage idéale que l’on pourrait créer ici alors que le lac Majeur en est en manque cruel. Soit les berges tombent à pic, soit elles font partie d'une propriété. D’ailleurs, pendant longtemps, l’endroit bien que privé est resté ouvert. Il a attiré des artistes et des écrivains désireux d'en faire un lieu culturel et alternatif. Les gens venaient s’y baigner, les jeunes y faire la fête et la plage est même référencée dans le TripAdvisor. Le propriétaire est une société basée à Rome qui semble peu regardante sur le fait que les clôtures entourant le lieu soient régulièrement trouées à peine rapiécées. Le journal de la région raconte avec une verve toute particulière les interventions parfois rocambolesques, répétées et de fait blasées des carabiniers sur les lieux. Plus d'une fois, ils sont venus interrompre des rave party ou les actions ponctuelles des jeunes gens de Sativa, un collectif «désireux d'embrasser la cause de l'urgence environnementale ainsi que celle de l'anti-prohibitionnisme et dont la forme de protestation est caractérisée par la musique, la danse et l'art." Ces joyeux drilles viennent donc régulièrement nettoyer les lieux et sont tout aussi régulièrement arrêtés avec leurs sacs poubelles par les "pantalons à bande rouge" qui pensent aussitôt rave en voyant des bières et en entendant de la musique. Toutefois, les gars et les filles, si je peux me permettre, pour avoir un tant soit peu de crédibilité, changez de nom. Sativa, en italien comme en français, fait référence à une espèce de cannabis. Moins drôle, il y a quelques années, un jeune homme de 17 ans s'est tué en plongeant depuis l'un des bâtiments de l'usine. La municipalité est ainsi très embêtée par la situation, tiraillée entre le devoir de protéger du public un endroit dangereux et consciente qu'il s'agit pour beaucoup d'un lieu de coeur, qui devrait être à la disposition de la communauté en tant que témoignage de l'archéologie industrielle. L'idéal serait que le propriétaire cède le terrain à la bourgade mais si la vie était aussi simple, ça se saurait.




Nous sommes suivis assez timidement par une famille de trois Allemands qui ont certainement vu la plage sur TripAdvisor. Il faut qu'on se gaffe, je viens de lire qu'à partir de cinq personnes pénétrant illégalement dans un lieu privé on est poursuivi d'office, conformément au code pénal, "qu'il s'agisse de personnes qui dorment, dansent ou font autre chose." Dans le cas où l'on entre dans la catégorie "autre", je me demande si le caniche allemand est compris dans le compte. Nous sommes ainsi arrivés dans le deuxième complexe de bâtiments. On est à quelques pas du petit port de Caldè. C’est également ici que se faisait l’entrée principale du lieu interdit. Les grillages sont désormais un peu plus costauds, les graffitis plus colorés et les édifices par contre de plus en plus branlants, avec leurs toits envolés et leurs sols écroulés.


Nous revenons sur nos pas et j’en profite pour refaire quelques photos dans le premier complexe maintenant que le soleil est revenu. Ça m'en fera 203 à trier à la place de 174. Et pendant que vous contemplez la vue, je rajouterai encore qu'en 2018, les propriétaires romains ont proposé un réaménagement sous forme d'un centre de villégiature cinq étoiles, un resort comme on dit ici. Je me réserve l'appartement en haut à gauche. Une fois de plus, la municipalité fut bien empruntée. Fort heureusement, le projet est gelé et il semble que le site soit protégé par l'UNESCO.





La dernière actualité, potentiellement réjouissante, à part les interventions des carabiniers, date de l'automne 2021. Un jeune italien, Maximilian Ziegler, ayant découvert avec émerveillement l'endroit en tant que touriste, en a fait son projet de maîtrise dans le centre de développement durable où il étudie. Le sujet portait sur la réhabilitation de vastes zones à l'environnement problématique. Ici, il est vrai qu'il avait de quoi faire. Sensibilisé par tous les aspects, autant environnementaux qu'historiques et culturels, et par l'attachement que les gens du coin ont pour le lieu, il propose un projet architectural conçu avec la communauté et le terrain. Pour ce faire, il a envoyé un questionnaire à toutes les personnes concernées afin d'étayer son étude. On ose espérer qu'à l'heure où je vous parle Maximilian est toujours sur la brèche. Il est intéressant, ce garçon.

"Si l'on ne voit que le rendement économique, il est évident de penser à une station de luxe, avec des appartements vendus en bloc, ce qui résout le problème de l'entretien. Mais un lieu unique comme celui-ci, avec une histoire allant du paléolithique aux fours, ne peut pas devenir une coulée de béton d'un kilomètre de long. Il serait dommage de le retirer aux personnes qui l'utilisent depuis des décennies."

Pour l'heure, quant à nous, nous quittons une fois de plus un lieu de coeur avec des sentiments mitigés.


Références:


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