Campione d'Italia
- Karin

- il y a 1 jour
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Il s’élève comme un monstrueux paquebot qui n’aurait rien à faire au bord d’un lac. On le voit de partout. Un peu comme le CHUV à Lausanne, à l’époque. Sauf que le CHUV, on s’y est habitué.
À ça, pas.

Je parle du casino de Campione. Oeuvre de Mario Botta. Il a beau être tessinois, ça n’excuse pas tout. Je l’avoue, je ne suis pas fan. Du béton à outrance, surtout en milieu naturel. M’enfin bon, un jour j’ai décidé d’aller voir si je le trouvais aussi moche de près que de loin. Le bâtiment, pas Mario Botta.
Pour cela, nous partons de Bissone, joli village lacustre coloré en bout de digue qui a eu la mauvaise idée de se faire couper en deux par l’autoroute et la ligne de chemin de fer. Et côté lac, on trouve une route principale et des bagnoles garées en continuité des bateaux. Pauvre village, donc, dont on fera très vite le tour. Important lieu de commerce puis de pêche, pourtant, à l'époque, le bourg s’est doté de maisons nobles, construites par des familles d’artistes enrichies par l’émigration et il n'est pas dénué d'intérêt.
D’ici, nous longeons le flanc de montagne sur un sentier moyennement entretenu, pas spécialement bucolique mais qui évite la route principale. Surplombant d'abord la digue de Melide, nous arrivons après une demi-heure dans l’enclave italienne de Campione en dépassant une porte majestueuse et des fontaines en escaliers. L’Arc date des années 1930. Il symbolise l’entrée dans l’unique exclave italienne. L’histoire remonte à l’époque romaine où Campilonum est donné à Milan en 777. Malgré les vicissitudes politiques qui ont traversé la région dans les siècles suivants, Campione a conservé son identité italienne même lorsque les terres qui l’entouraient sont entrées dans la Confédération helvétique.
Première surprise agréable : l’église de Santa Maria dei Ghirli que j’ai trouvée magnifique, autant d’extérieur que d’intérieur. Lieu de pèlerinage, elle abrite d’importants cycles de fresques du XIVe au XVIIe siècles. Son nom vient du dialecte local « Ghirli » qui signifie martinets, en référence aux maîtres d’œuvre qui devaient émigrer pendant de longues périodes loin de chez eux. Le sanctuaire se situe au sud de Campione sur une terrasse accessible directement depuis les rives du lac par un monumental escalier double à quatre volées.
Nous continuons à suivre la route principale où les villas fastueuses en bord de lac côtoient des bâtiments moins reluisants et plus ou moins habités, de petits immeubles années 70 très démodés avec du carrelage couleur caca d’oie en façade.
Une autre église, plus contemporaine, se dresse alors, plutôt sinistre. San Zenone. Cela aurait pu être du Botta mais c’est du Mario Savadè (1956). Cet édifice moderne remplace une autre église homonyme près du casino aujourd’hui déconsacrée. J’aurais voulu voir ce que pouvaient donner ses étonnants vitraux de l’intérieur, elle est fermée. Seul le sous-sol est accessible, c’est tout sombre, je ressors en vitesse.
Nous arrivons alors sur le quai en dépassant encore le petit Oratorio San Pietro, le plus ancien édifice plus ou moins conservé de Campione. Nous atteignons alors les quais. Débarcadère, quelques bistrots et une magnifique vue sur le San Salvatore qui nous offre un reflet en parfaite symétrie sur le Ceresio.
Nous longeons le lac jusqu’au point de non-retour, les anciennes fornaci. Ces fours pour la fabrication et la transformation de la chaux étaient des activités artisanales courantes dans la région pour exploiter les ressources naturelles locales (quartz, calcaire et argile). La première fabrique de faïence à Campione remonte à 1805. La production de céramique s’est développée tout au long du siècle, devenant le moteur de la vie économique de la ville. Elle détenait, en effet, les recettes de production de « faïence tendre ». Entre 1935 et 1937, l’usine fut démolie car, entre-temps, une nouvelle activité lucrative avait émergé dans le village et allait remplacer l’artisanat : la maison de jeu.
Dans l’ancien domaine des fornaci ont été créés une plage, un bowling, un parking et un port de plaisance s’étendant sur 12’000 mètres carrés. Tout au long de la promenade qui finit dans un tunnel, on sent une volonté de rendre le lieu joli, même si ça part un peu dans tous les sens. Sculptures dorées issues de la mythologie grecque, mosaïques d’inspiration romaine, installations en boulons, jusqu’à ce tunnel sans issue…
Nous faisons demi-tour.
Et nous arrivons enfin au pied du monstre.
Comme évoqué plus haut, Campione allait devenir la ville des jeux. Durant la Première Guerre mondiale, en 1917, le Royaume d’Italie y établit un casino dans un but stratégique : exploiter la position géographique unique du village pour mener des activités d’espionnage contre les autres empires. Le casino s’établit d’abord à la Villa Mimosa, un élégant bâtiment du XIXe siècle.

Il a vite connu un grand succès, la loi italienne étant plus permissive que la législation suisse. La maison de jeu a donc perduré sous les fascistes dans les années 30. La Villa ne suffisant plus, le casino a déménagé dans des lieux diffus, puis dans un bâtiment construit dans les années 1950. Très peu documenté et photographié, celui-ci disparaîtra progressivement au moment de la construction du nouvel édifice.
À la fin des années 1990, la commune décide de voir plus grand et veut un bâtiment à la hauteur de l’importance économique du casino, capable d’en faire un symbole visible de loin. Le projet est confié à Mario Botta. Les travaux débutent en 2003. L’architecte imagine un volume compact, minéral, presque fermé, plaqué contre la montagne — plus proche d’un bâtiment institutionnel que d’un lieu de divertissement. Le budget lui aussi change d'échelle: prévu pour un peu plus de 120 millions de francs, il frôle finalement les 200.
Pour préserver la silhouette du projet vue du lac, l’ancien casino est en partie rasé et sa verrière laisse place à un parking. Le CASINO DI CAMPIONE en lettres monumentales, lui, est conservé. Ainsi, dès 2007, année d’inauguration, la petite ville qui jusqu’à présent avait accueilli sa maison de jeu en relative continuité avec son tissu urbain se voit tout à coup dominée par un diapason géant. Un diapason au la discordant.
Campione en chiffres
Surface brute totale : 55’000 m2
Volume construit : 240’000 m3
Capacité : 3’100 personnes
28 ascenseurs
9 niveaux hors sol
Une poutre principale en acier de 60 mètres
6000 m2 de façade revêtue de pierre dorée de Toscane
Coût total : 193 millions de francs
Dix ans après son ouverture, en juillet 2018, le tribunal de Côme déclare la faillite du casino. Victime de son excès, d’un système politique peu clair et d’un modèle économique dépassé, il laisse 500 employés sur la touche. Au total, ce sont 800 emplois qui sont impactés et Campione frôle la ville fantôme.
Un plan de relance permet de rouvrir le casino en janvier 2022, version allégée. Il n’y a plus que 175 employés et les ambitions sont nettement revues à la baisse. On ne peut par contre pas raboter la baleine à moitié vide.
Inutile de préciser que nous ne sommes pas entrés. Avec notre tenue de randonneurs, je ne suis même pas sûre qu’on nous aurait laissé franchir les portes. Par contre, en bas d’un escalier, nous avons trouvé un billet de 10 euros. On a eu beau chercher autour, on n’a pas trouvé le reste de la liasse.
Ça nous a quand même payé notre apéro en terrasse, avec vue sur le lac et un versant du San Salvatore encore préservé. Juste en face, une discothèque panoramique à l'abandon depuis des années vient d'être rachetée par Constantin. Oui, le Christian Constantin du FC Sion. Il souhaite "redonner un visage au sud de Lugano" en y créant un complexe hôtelier haut de gamme.
Manquerait plus qu'on assiste à un concours de mégalos.

Sources:






















































































































J'aime l'architecture moderne, et j'avoue être fan de Mario Botta - j'habite une maison en ciment dont il a inspiré l'architecture extérieure. Mais là, je reste pantoise! Quel monstre, en effet, si peu intégré... Je comprends ton dégoût. Merci pour la balade, je me suis régalée de tes images. Bonne journée.