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  • Karin

3 francs de l'heure



On va l'appeler Amandine, elle a vingt ans. Depuis quelques années, Amandine est prise en charge par l’Assurance Invalidité. Elle souffre en effet de troubles envahissants du développement additionnés d’une dyspraxie. Pour faire court et résumer à l’intention du profane que je fus également un jour, elle a des angoisses, des problèmes de concentration et ses troubles présentent par certains aspects quelques traits autistiques. Elle ne peut faire aucun métier manuel car ses soucis de motricité fine sont handicapants à ce niveau-là.

L’AI n’est entrée en matière qu’une année après la fin de sa scolarité obligatoire, effectuée d’ailleurs en section Voie Générale de l’époque avec un peu d’aide mais aucune adaptation. L’AI a donc permis à Amandine d’intégrer le Repuis, une institution qui s’occupe de former et d’insérer des jeunes en difficultés physiques et psychiques. Au début de sa quatrième année dans la structure, l’AI a décidé d’interrompre la mesure alors qu'Amandine s’apprêtait à viser, il est vrai avec certaines appréhensions, son attestation de formation professionnelle en bureau-commerce. En effet, le taux de rendement de la jeune femme a été évalué à 30 % ce qui ne lui permettra à priori pas d’intégrer l'économie libre. Par « libre » il n’y a aucune ironie de ma part, c’est le terme utilisé pour la distinguer du monde du travail dans un encadrement protégé. Dès lors, l’AI refuse de payer plus pour quelqu’un qui risque de finir son cursus de toute façon dans une entreprise sociale. Ce qui peut-être compréhensible, même si cette décision n'a été prise que par une seule personne, en l'occurrence sa référente à l'AI.

La situation est d’une certaine manière déprimante car Amandine a des capacités non négligeables dans certains domaines, notamment en français. Elle maîtrise l’informatique au point qu’il lui est arrivé de donner des cours privés. Au cours professionnels, elle réalise d'honorables moyennes dans toutes les branches. Elle s’exprime avec aisance et a un contact facile, même si les relations avec ses pairs sont vite vécues comme une souffrance.

Amandine va désormais toucher une rente d'invalidité. Je calme tout de suite les ardeurs en précisant que le montant de cette rente tourne autour de 1000 francs. Nous allons, bien sûr, et en nous épuisant dans des démarches qui s’avèrent longues et compliquées, tenter d’obtenir un maximum d’aides afin de lui assurer un minimum vital. Et quand je dis minimum, je crois que certaines personnes ne réalisent pas à quel point le montant peut être ridiculement minime. Mais après, me direz-vous, Amandine aura tout loisir de se contenter de vivre de sa rente. Elle pourra aller se promener à la Riponne et s’acheter un chien, ce qui lui permettra de toucher des allocations supplémentaires.

Mais non, on plaisante, n'est-ce pas ? Ça ne se passe pas comme ça et c'est tant mieux, car on lui propose de l’engager au BVA, le Bureau Vaudois d’Adresses. Il s’agit d’une entreprise d’intégration sociale liée au marketing direct. On peut s’imaginer qu'étant donné qu'Amandine va travailler au lieu de rester dans son lit pour jouer à Candy Crush toute la journée, elle va toucher de quoi agrémenter correctement son quotidien. Alors, parlons un peu argent, je suis sûre que vous adorez ça.

Avant d’être engagée dans la fondation, Amandine va devoir effectuer un stage d’un mois à 90% afin qu’elle puisse se rendre à ses rendez-vous avec ses thérapeutes. Le stage est payé à un franc le pourcent, pour le mois. Hein ? Mais oui, faites un effort, ce n’est pas parce qu’il y a le mot « pourcent » que c’est difficile, ça fait 90 francs. Pendant le stage, elle n’a pas le droit à la réduction sur les repas de la cantine. Si elle veut y prendre le menu du jour, ça lui coûtera 14 francs 50. Son salaire mensuel lui permettra donc de manger 6 fois dans l’entreprise et de s’acheter un Snickers. Par la suite, pour entrer à longueur de journée des adresses dans un ordinateur qui sont ensuite revendues à des clients comme Nestlé, Amandine touchera 3 francs de l’heure.

3 francs de l’heure.

Lorsque la personne qui nous a reçues en entretien a articulé le chiffre, j’ai été tellement atterrée que je n’ai pas pensé à lui demander s’il s’agissait du montant brut ou net. Mais soyons fous, partons sur du net. Elle va donc gagner un salaire d’environ 400 francs par mois.

Je ne remplirai pas deux pages de plus pour vous dire ce que j’en pense.

Pas moins.

Lorsque j'ai demandé naïvement à l'AI comment il était décemment possible pour un jeune en invalidité de subvenir à ses besoins dans de telles conditions, on m'a répondu clairement que dans ces cas, les parents allaient devoir palier au manque, financièrement parlant.

Amandine n'a pas les capacités pour s'insérer dans le monde actuel du travail et ce n'est pas entièrement de sa faute. Doit-elle pour autant être rabaissée à ce point dans la tâche que l'on va avoir la bonté de lui donner ? Est-ce que l'on estime que ces personnes différentes n'ont pas assez de jugeote pour percevoir dans quelle mesure tout le monde s'en fout, en fin de compte, de leur différence ?

Au moment où de plus en plus d'enfants ne peuvent suivre une scolarité normale qu'en bénéficiant de mesures d'aides et d'adaptation, je m'interroge sur le fait que l'on est peut-être en train d'en fabriquer nos esclaves de demain.

Je terminerai simplement en vous faisant part d’une funeste idée qui m’a soudainement traversé l’esprit concernant la situation d'Amandine. Je me demande si je ne vais pas lui acheter un chien. Ou une nouvelle couette et un multi-prises pour les chargeurs.

#jerâle #actualité

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