• Karin

Grand Hôtel

Sa carcasse s’élève soudain au détour d’un virage, sur une route étroite et farcie d’ornières. On se demande souvent d’ailleurs si elle ne va pas s’arrêter brusquement après une courbe.

- Imagine si l'on doit redescendre en reculant...

Il faut dire que dans une ruelle moyenâgeuse du village précédent, j’ai failli laisser ma voiture de paysan encastrée comme une boîte à sardines entre deux murs de maisons.

Nous sommes en Italie, dans la région de Varese où les bâtiments laissés à l’abandon sont légion, qu’ils soient sanatoriums, colonies, villas ou usines. Tout dans ces vallées lombardes témoigne d’une période faste qui ne l’est plus depuis longtemps. Les villages se succèdent, parfois désolants, parsemés de constructions jamais finies, de demeures de maîtres décrépies et d’édifices récents aux styles éclectiques. D’un bled à l’autre où rien ne bouge, seuls d’innombrables chiens se répondent. Certainement pour montrer que malgré les apparences, tout le monde n’a pas encore mis la clé sur la porte.

L’histoire de cet hôtel est particulièrement intéressante et comme pour beaucoup de découvertes de ce genre, je ne l’ai apprise qu’après ma visite, si bien qu’il en faudra certainement une deuxième. D’autant plus qu’il nous manque un étage. Vous aurez quant à vous la chance inestimable et je le rappelle gratuite d’être tout d’abord imprégné quelque peu par l’esprit des lieux.

Il s'agit de l’un des plus importants vestiges du tourisme de la région de Varese dans les années 1920. Il accueillait de nombreux visiteurs aussi bien en été qu’en hiver. Des citadins qui s'offraient une semaine de vacances au bon air ou un week-end dans la nature.




En 1920, Giovanni Chini, architecte très connu sur le territoire lombard, décida de construire un hôtel dans son village d’origine. L’homme était également appelé « l’artiste du ciment » pour ses constructions particulières avec ce matériel, comme la Gare Centrale de Milan.


Depuis ce village de Lombardie, on pouvait, avant que la végétation n’en cache une bonne partie, admirer la vue sur le lac de Ghirla et le massif du Campo dei Fiori. L’édifice, important, se composait de 70 chambres, d’une salle à manger d’une capacité de 200 personnes, ainsi que d’un grand garage et d’une salle de billard. A l’extérieur on pouvait trouver un court de tennis, un terrain de boules, et trois terrasses contournaient les toits.



Les périodes d’or de l’édifice eurent lieu dans les années 30, les chambres étaient complètes à chaque saison. Les Milanais étaient très nombreux à se rendre dans les vallées de Lombardie pour y trouver un peu de tranquillité.


Lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté, l'hôtel a été transformé en usine de guerre. De nombreuses fabriques italiennes se sont installées dans la région en raison de sa proximité avec le front. La société Ducati a pris possession de l'hôtel, produisant des munitions et des émetteurs radio à l’intérieur de ses murs. Pour cette raison, de nombreux bombardements ont été concentrés sur ce pauvre village.

On ne trouve pas grand chose sur cette période, car la société a brûlé tous les documents après avoir été accusée de travailler pour les nazis. Après la guerre, Ducati s'installa à Milan et poursuivit la production de motos, plutôt. En compensation des dommages causés, la société a financé la restauration de l'église paroissiale, en la complétant de peintures. Quant à l'hôtel, il a tenté de se rétablir de diverses manières, mais sans grand résultat.

En effet, à partir des années 60, le tourisme dans le Varesotto a commencé à décliner. L’édifice a subi la concurrence du boom économique: tout le monde allait au bord de la mer avec sa Fiat 500 et boudait la province. En 1970, l'hôtel a fermé pour cause de faillite. Aujourd'hui, le complexe de bâtiments (l'hôtel, les bureaux de Ducati et le restaurant) est abandonné. En raison du manque de surveillance, des vandales ont volé le mobilier de la fin du XIXe siècle, tout comme les cheminées et la totalité de ce qu'un hôtel de qualité pouvait contenir. Les décorations murales se sont fanées avec le temps.






Des propositions ont été faites pour ce grand hôtel, dont l'une consistait à le rénover et à le transformer en maison de retraite. Mais les travaux n'ont toujours pas commencé.


La grille émerge parmi les ronces, heureusement que nous sommes en hiver. D’autant plus qu’il va falloir enjamber quelques rondins. Des courts de tennis, on n’en voit plus rien. Les garages semblent investis par un paysan du coin qui y a installé ses machines et nous nous avançons à pas menus, prêts à hisser un drapeau blanc.






Comme dans tous ces endroits, c'est en marchant sur les briques de verres et les gravats que nous pénétrons dans les lieux pour découvrir le désastre. Toutes les ouvertures sont béantes aux vents, on n'a que l'embarras du choix.




Je suis impressionnée par ces fresques désuètes qui ont été étonnamment préservées en comparaison du reste.




Après avoir apprécié l'état de l'escalier, nous montons au premier. Nous n'irons pas plus loin car entretemps, j'ai cru entendre le tracteur du paysan arriver. Celui-ci n'est pas entré mais est resté longtemps devant notre voiture aux plaques tessinoises. Je rappelle que le style d'activité que nous pratiquons est à la base interdite, même si bien d'autres sont venus ici avant nous, même si nous ne touchons et ne prenons rien.

A l'étage il ne reste que des chambres et des salles de bains dévastées, des balcons recouverts de mousse sur lesquels il vaut certainement mieux ne pas s'aventurer et des persiennes déglinguées agitées par la brise.




Nous repartons sans finalement avoir croisé âme qui vive, laissant derrière nous ce témoin pillé d'un autre temps. Dans l'un des virages, un portail autrefois majestueux annonce l'entrée d'une demeure presque aussi délabrée mais encore en partie habitée. Jusqu'à quand?




Photos d'archive : Varese News

Sources :







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