• Karin

Switzerlanders

Je ne peux pas y échapper. Quel que soit le média helvétique que j'ouvre sur internet, je tombe là-dessus.



Ce type qui a les moyens de placarder sa tronche partout et qui se targue de m’amener MA vision de la Suisse dans MON canapé, en me pointant du doigt en plus, il s’appelle Michael Steiner et il a réalisé quelques vrais films que je n’ai pas vus. Ma première impression, en ne regardant que l’affiche, c’est qu’il faut souffrir d’une certaine dose de mégalomanie pour s’illustrer en plein coeur de son sujet en tant que réalisateur. Mais j’apprends ensuite que les acteurs mis en scène sont vous et moi. Enfin, pas tout à fait, mais j’y viens. Et je retire ce que j’ai dit. Le Maître a aussi laissé la place à ses sujets car il existe d’autres versions de l’affiche.



Dans l'ordre, nous avons: la sage-femme. A mon avis, c’est la plus lisse. Le militaire avec un air inspiré. L’employé des CFF (en plus, ils ont même réussi à nous dénicher un type des Grisons qui parle romanche). La relève de la lutte suisse. Et Peter Gauch, le vigneron tessinois 🤣

Le concept est piqué à Ridley Scott, il consiste à demander aux internautes de capter des images de leurs vies à un moment M ou un instant T, en l’occurrence le 20 juin 2019. L’entreprise est produite par Tamedia et son vassal le 20 Minutes, qui décrivent ce qu’ils se permettent déjà d’appeler un chef d’oeuvre comme «le plus grand projet de film collaboratif de l’histoire suisse et tout cela sans scénario.»

Vous me direz, il n’y a pas vraiment de scoop là-dedans. Un film suisse sans scénario, c’est normal, non? Allez, je laisse tomber cette méchanceté gratuite et j'en reviens aux faits. «Switzerlanders montre la vie et le quotidien des gens de notre pays.» De dieu de dieu, même si y pas le feu au lac, on va aller ça y voir. Je vous laisse savourer la bande-annonce.




Des vaches, des militaires (deux fois), des edelweiss imprimés sur des bretelles, de la lutte, les CFF (deux fois aussi) (mais c’est normal, ils produisent) et des piliers de bar, on est donc dans le très gros cliché livré par les 20 Minutes du peuple, le tout entièrement en schwytzerdütch. Ah non, pardon, j’oubliais le vigneron tessinois.

Lorsqu’il est demandé au réalisateur la raison de ce déséquilibre linguistique flagrant et de l’absence évidente de participation romande, il déplore que chez les Latins, la sauce n’ait pas pris. En retrouvant la campagne lancée par Tamedia le 12 juin 2019, je m’en étonne. Il fait envie, pourtant, le Michael. Et ce parallèle subtil avec l’oncle Sam, c’est bizarre qu’il n’ait pas fonctionné au-delà de la barrière de roesti.




Dans ce même article présentant le projet, on peut lire que «en Suisse alémanique, ce film portera le titre de «Switzerländers», en Suisse romande et au Tessin celui de «Switzerlanders». De quoi deviner, avant même que cela débute, la manière dont on pense tenir compte de la diversité culturelle et linguistique de notre beau pays.

Un autre constat affligeant qui n’est d’ailleurs relevé par personne, c’est que la bande son de cette formidable entreprise nationale a été commandée à un autre Michael, Américain du Nouveau-Mexique. Puisqu’il est de notoriété publique que nous n’avons aucun compositeur en Suisse. Une chose est certaine, en tout cas aujourd’hui, nous ne disposons plus de musiciens capables de s’acheter à manger avec leurs indemnités Covid.

Mais laissons-là cet autre débat. Et allons jeter un oeil sur le making-of pour nous faire une idée plus approfondie de la chose. Majoritairement en allemand plus ou moins impacté de dialecte mais aussi en anglais, quatrième langue nationale, on assiste donc à plus de 8 minutes d’auto-congratulations diverses et toujours pas une once de français. Par contre, le vigneron tessinois maîtrise vraiment bien l’italien. Ici, je commence à rejoindre l’avis de ce vieux Züchitt à lunettes (oui, parce que c’est sous-titré quand même, de quoi je me plains): «La Suisse, c’est vraiment un sacré pays de merde.»



Aujourd’hui, tout ce beau monde est un peu dépité. La sortie du film, prévue dans les salles au mois d’avril, s’est transférée sur nos canapés Mi-Casa, virus oblige. Qu'à cela ne tienne, on surfe sur la vague en prétextant que cette daube tridimensionnelle a encore pris de la valeur, témoin poignant de ce monde d’avant où l’on pouvait serrer un aîné dans ses bras sans craindre qu’il se fasse oublier plus tôt que prévu dans son mouroir et où l’on pouvait s’entasser sur la voie publique en suivant un pantin suédois à tresses et en séchant son cours d'allemand.

Donc, la chose est téléchargeable depuis le 21 mai sur tout un tas de plateformes et déjà, je n’en peux plus de ce matraquage. Même Darius, hier soir, s’y est mis. Par contre, mon éditeur de site, américain, n'accepte que des vidéos issues de YouTube. Dès lors, si vous n'êtes pas déjà gavés d'images chocs, cette bande-annonce se trouve ici.


Dans cette nouvelle présentation, fantastikr, ils ont quand même réussi à nous dégotter un Romand. Il a fumé l'entier de sa moquette et il constate: «Tous les jours, je sors pour parler de philosophie… à ma caméra.» Godard n’est donc pas loin, ce chevelu sauve la bande, d’accord, je vais aller louer le chef d’oeuvre (non, pas l’acheter, faut pas déconner) et je reviens dans une heure 22. Parce que c’est bien joli, tout ça, critiquer, critiquer sans avoir vraiment vu de quoi on parle. T’as pas 7 balles 50?



Me revoilà. Après un peu plus de 82 minutes car ensuite, j’ai dû prendre une douche pour me réveiller. Est-ce que je peux dire que c’était encore pire que ce à quoi je m'attendais?


J’avoue, on a été pingres et sur Swisscom, on a payé seulement 6 francs pour la version standard. Malheureusement, celle-ci ne comprenait pas les sous-titres. J’ai donc sans doute raté un certain nombre d’envolées lyriques et de phrases cultes mais l’essence reste, je vous assure, et elle est vraiment nauséabonde.

Après un petit quart d’heure, mon co-spectateur que je croyais endormi y va également de sa phrase philosophique:

- C’est le genre de film qui gagne à être regardé en avance rapide.


Ce constat a été émis au moment où une caméra posée sur un caddie immortalise pour la postérité les pèches bio et le sol de la Coop de Krlertzingen. J’imagine qu'on aurait pu se passer de cette séquence comme de dizaines d’autres, mais rappelons que ce géant orange a mis des billes dans la combine.

Donc, les Suisses ont des chats et des chiens, mais pas de pangolin. Le matin, ils boivent du thé, du café et des trucs au malt. On ne voit pas beaucoup de chocolat par contre et c’est peut-être le seul cliché qui manque. Ils ont tort, c’est un bon anti-dépresseur. Qui aurait pu aider ce pauvre type qui se marie avec sa Maserati ou cette cougar qui à défaut de pouvoir nous montrer ses seins nous offre un gros plan sur son nouveau dentier. Après 30 minutes, enfin, on a le yodel et le costume traditionnel, j’ai craint de devoir attendre trop longtemps.

Puis quelques jolis plans sous l’eau avec une sirène, de belles prises de vues aériennes (merci Swiss), un musicien fou qui fait de la percussion avec un parasol Lusso, pourtant pas sponsor, j’ai vaguement cru que cela allait peut-être démarrer à ce moment-là.


Non.


A partir de la 50ème minute, on a droit au chapitre multi-culturel, on dit bonjour dans toutes les langues (mais on n’a toujours pas entendu un mot de français), un immigré italien nous explique comment il est tombé amoureux de Zurich et n’en est plus jamais reparti (il était déjà un peu malade, lui), nos étrangers parlent anglais et on fait même des mariages pluriethniques. Quelle ouverture d’esprit!


Plus tard, un semblable amalgame dû au montage de notre génie de metteur en scène nous montre qu’on est ouverts à plusieurs religions, comme les vaches, les musulmans, les catholiques et les orthodoxes.

La lumière baisse, on se brosse les dents. Ouf, c’est donc bientôt fini? Non, encore 9 minutes. Parce que le soir, les Suisses boivent. Et pas qu’un peu, mon neveu! Quant à moi, avec ce que j’ai payé de ma personne pour vous livrer ce compte rendu en mon âme et conscience, j’ai presque mérité de m’enfiler un litron de grappa. Que j’irai acheter chez Peter, le vigneron tessinois, vu qu’il a eu la bonté de m’expliquer la vie et le mur de pierres sèches avec l’accent du terroir.

Je vous en conjure, fidèles lecteurs ou amis de passage, si ce navet doit être fédérateur de quelque chose, comme nous l’annonce le torchon gratuit, que ce soit au moins dans un vaste mouvement de boycott pur et simple. Faites-moi confiance et ne téléchargez pas cette lamentable farce vendue comme un miroir de notre société. Quant à moi, je n'y ai vu qu'une insulte de plus. Les Romands et les Tessinois ont déjà payé et payeront encore un lourd tribu au Coronagraben sans engraisser de surcroît quelques pitoyables producteurs alémaniques et le plus grand groupe de médias suisses doté de ses inévitables requins.