• Karin

Silence

Mon journal de bord sous Covid s’est étiolé comme les lys du jardin. Finie cette époque où l’on pouvait badiner devant un écran, aller lire tout et n’importe quoi et tricoter sur le clavier en se demandant s’il vaut mieux utiliser le mot noir ou blanc et s’il est vraiment nécessaire d’aborder le sujet. Plus de temps pour ces gamineries. Même dans notre bled perdu là-haut sur la colline la vie a repris et pas qu’un peu mon neveu.

Des travaux ont recommencé. La ruine n’est plus. Enfin oui, elle est. C’est une ruine de la ruine. L'arche a disparu. Nous attendons l’aval du technicien communal pour arranger les bords. Le jour où l’on m’enlève cet échafaudage aux couleurs certes complémentaires je m’offre un double Spritz. La galerie prend forme. Retrouvant un peu d’élan, j’ai ressorti de vieilles toiles pour les terminer ou les modifier complètement. Je recycle. Sans compter que si l'on utilise les tonnes de pierres entassées maintenant dans le potager comme support pour des aquarelles, on n'a pas fini de recycler.




Une fois n’est pas coutume, je commencerai par parler des bestioles. Chaï a eu une légère baisse de moral à la disparition de son mirador. Elle n’a pas tout compris et nous a regardé d’un oeil torve. Cependant, on a pu éviter le psy; dix jours après la chute du mur, elle a passé le cap et va beaucoup mieux. Elle vit sa vie, de jour comme de nuit, elle navigue par une fenêtre que nous laissons ouverte à l’étage. Lorsqu’elle débarque à deux heures du matin en gloussant dans notre chambre, j’ai toujours peur qu’elle ne m’apporte un lézard dans le lit. Le Boulet se porte relativement bien, elle sort également toutes les nuits par la fenêtre mais ne parvient par contre pas à rentrer. Chaque matin, j’ouvre la porte à sa vieille carcasse et son museau chiffonné qui me calcule à peine comme si je l’avais punie.




Il y a déjà plus d’un mois, nous avons accueilli mon ami blogueur Franssois et son lapin, à savoir sa femme Laurence, ainsi que mon ami qui-aimerait-être-blogueur-mais-qui-en-fait-n’en-a-pas-foutu-une-rame-jusqu’à-maintenant Arman. On aurait pu penser que j’allais rédiger un post entier sur nos aventures et puis non, j’ai pas eu le temps, vous dis-je. Maintenant c’est malin, avec l’âge j’en ai oublié la moitié. Les highlights commencent avec notre apéro bio-zoologico-éducatif au laghetto d’Astano où nous avons pu observer une perche soleil se faire bouffer par une couleuvre. Santé!



Photo Gilles

Appelé à l'aide pour étayer le texte avec les noms latins, Franssois précise : Et c'était une couleuvre de merde mais jeune, je crois qu'elle avait encore ses dents de lait d'où la difficulté à bouffer le poisson (elle en est où maintenant t'es allée regarder?)

Question nourriture, ce jour-là, Arman était déjà aux anges, il venait d’apprendre que le lys sauvage se mangeait en salade et nous avons fait une petite promenade botanique à Bedigliora où notre ami s’arrêtait partout pour prendre des snacks sous forme de fleurs. Il a même essayé de nous avaler une noix mais là, il s’est un peu fourvoyé.

Samedi, après nous être embarqués masqués au marché en Italie toute proche, nous sommes retournés à Montagnola sous l’impulsion d’Arman qui nous a appris être un admirateur d’Hermann Hesse (l’écrivain, pas l’autre). Afin de ne pas décourager le garçon qui va peut-être nous pondre son premier billet, chi sa, chi vivrà vedrà, nous partons donc sur la Collina d’Oro où malheureusement le temps n’est pas plus clément que la dernière fois pour photographier San Abbondio.


Nous allons manger quelques moucherons et autres plats tessinois au Circolo Sociale où le menu est gentiment traduit en français (1er épisode dans le post Semaines particulières ) En plus des joints supplémentaires qui nous font toujours autant rigoler, nous découvrons le salami de cul (âne 🧐) qui ne manquera pas d’agrémenter la suite de notre rencontre comme:

- Tu peux pousser un peu ton âne sur le banc?

ou

- Tiens, je viens de voir trois culs dans le champ.

ou

- Arman, la fille dont tu me parles, je n'ai vu que son âne quand elle est partie.

A Montagnola, toujours guidés par Arman, nous avons visité le musée Hermann Hesse et j’ai pu admirer ses aquarelles et sa machine à écrire. Quant à notre fan absolu, il était beaucoup plus intéressé par la tortue Knulp déambulant dans le jardinet du musée. Knulp, du nom du héros vagabond d’un roman de Hesse paru en 1915. Arman, donc, s’est pris de passion pour le volatile et on n’a pas réussi à le tirer de son observation à la fin de la visite. C’est tout content qu’il m’a rejoint au guichet à l’entrée en me brandissant son téléphone sous le nez. On peut y voir une vidéo de Knulp qui se débat les pattes en l’air dans sa carapace posée par terre. Je réalise en même temps que la jolie conservatrice, qui est justement en train de m’expliquer l’histoire de Knulp avec un ton baigné de tendresse, que mon ami psychopathe vient d’effectuer une expérience sur la mascotte du musée. Pensant qu’Arman pourrait avoir une ouverture avec la fille, tous mes espoirs s’effacent aussitôt, d’autant plus qu’il insiste, le bougre.

- Elle a presque réussi à se remettre toute seule sur ses pattes.

- Mais tu l’as laissée comme ça combien de temps?

Du coup, je ne suis plus certaine que notre ami blogueur puisse écrire un article sur l’auteur allemand et la Collina d’Oro. Peut-être qu’il va plutôt nous pondre un exposé sur les tortues. Les vagabonds. Les psychopathes. Enfin bon, j’attends toujours. Je crois qu'il n'a même pas osé publier sa vidéo sur Instagram en agrémentant le reptile d'une paille dans le nez, comme il l'avait pourtant promis.




Knulp et Arman

De même, le soir, on aurait pu penser que nous allions refaire le blog et le monde et bien non, je vous détrompe. Voilà un extrait de nos conversations sous la tonnelle.

- Diluez l’hélio-pendule!

- Montez l’holo-sonar à 2!

- Branchez le zeta cube!

- Allumez le choco-pignon!

- Merde, j’ai tous mes panneaux qui tombent!

- Coupez la fourchette ultrasonique à quatre temps!

- Quelqu'un va brancher ce putain de zeta cube?

- ASTÉROÏDES, SECOUEZ!

Et voilà cinq abrutis qui battent l’air avec leurs smartphones sous l’oeil certainement ébahi des voisins qui n’ont certainement rien perdu du texte non plus. Ils parlent tous couramment trois langues ici, comme moi.

Vous l’aurez peut-être compris, nous effectuons un jeu con sous couvert d’activités de coopération, chacun avec notre téléphone mais pas le temps de répondre aux WhatsApp. Il faut s’écouter, qu’on vous dit. La description parle de travail d’équipe, de cris, de confusion et de réponse à la grande question sur la vie, l’univers et le reste. Après, on prend la distance sociale qu’on veut. A la fin des courses, j’ai eu comme mention « La voix qui porte le plus » je ne sais pas comment je dois le prendre.


Voilà, on a bien ri. Nos trois loustics sont repartis comme ils sont venus, par le Nufenen, même s’ils ont eu le toupet d’affirmer qu’il n’y a pas d’indication à Ulrichen. Il n’y a qu’eux pour partir sur la Furka en ignorant le fait que Simone s’égosille dans le Tom-Tom.

Quelques jours plus tard, j’effectuais avec Cunégonde et son amoureux (on ne lui a pas encore trouvé de nom) l’une de mes dernières sorties touristiques à Locarno et plus spécialement la Madonna del Sasso. Nous sommes fin juin, il n’y a pas encore trop de monde et l’endroit est toujours aussi magnifique.




Le surlendemain, je m’embarque avec les deux mêmes dans les montagnes italiennes toutes proches pour une aventure que j’ai moyennement appréciée avec mon véhicule Prix Garantie. Peu après Dumenza, village où a été stockée quelques temps la Joconde volée au début du XXème siècle, on s'engage dans un chemin étroit bordé par des ravins et agrémenté d'un certain nombre de virages en épingle à cheveux. C’est encore loin, Grand Schtroumpf? Pas le choix, il faut continuer, de toute façon rebrousser chemin n'est physiquement pas possible. Arrivés à notre destination, à savoir l'Alpe Pradecolo, nous avons la terrasse pour nous tout seuls et une vue sur le lac Majeur et l’orage qui se prépare, tout ça en écoutant les nouvelles sur la RAI2 et en regardant flotter le drapeau italien.



Nous avons également découvert une partie du Sentier des Merveilles. Une allée où s'éparpillent quelques rustici, un petit sentier dans la forêt et l'arrivée au Maglio d'Aranno (marteau-pilon) avec ses berges, sa rivière et ses cascades.




Depuis, j’ai économisé mes sorties touristiques, moyennement échaudée par ce qui se passe au Val Verzasca et le fait que la moitié de la Suisse semble être venue passer ses vacances au Tessin avec vélos, VTT, camping-car et autre tank qu’on ne sait pas conduire. Notez, ce discours est à double tranchant, j’ai besoin des touristes aussi. Qu’à cela ne tienne, pour (re)découvrir mon canton, je préfère attendre le mois de septembre.

Il fera moins chaud.

Cela tempèrera les esprits.

Peut-être.

C’est dingue, parfois, quand je regarde un peu ce qui se passe de mon oeil vaguement branché, je me dis que finalement c’était mieux quand on permettait aux Suisses d’aller foutre leur merde ailleurs pendant deux mois durant l’été.


Ce qui est moyennement élégant pour terminer mon billet mais j'ai déjà joué la carte de l'ex-chaton cro mignon.


Alors, silence.