• Karin

Poubelles !

« Non, vois-tu, la vie n’est pas belle

Fous-moi tout ça à la poubelle. »


Jean Villard, dit Gilles (1895-1982)

Qui dit déménagement dit découverte dans un ordre un peu aléatoire des nouvelles taxes auxquelles nous allons être soumis.

Il y a peu, j’ai reçu ma facture annuelle pour l’élimination de nos déchets.

Ménage à 4 que nous formons, Gilles, Le Boulet, Polpète et moi 134.60

Activité économique jusqu’à 10 unités 193.85

Total 328.45*

* Recopiée au centime près.

En plus, bien sûr, des sacs poubelles taxés, qui sont d’un beau rouge groseille et se décollent un peu dans les bords mais nous ne les payons que 1 franc 10 les 35 litres.

C’est pas cher! me direz-vous. Je vous rappelle que le Tessin fait partie des cantons les plus pauvres de Suisse, même hors Covid, alors chacun sa croix.

Ce qui m’a fait tousser, c’est que j’ai appris le jour où j’ai ouvert ma facture que j’avais une activité économique qui valait presque 200 francs d’élimination de cochonneries en sus et à l’année.

Renseignements pris par mail, j’ai reçu le règlement communal dans les dents et l’information comme quoi, si je veux râler une fois de plus, je dois le faire par lettre et dans les 15 jours. Il faut lire, aussi!

Ni une, ni deux, ce matin je m’y suis collée avec une cafetière. J’ai rassemblé mon neurone, Reverso et mon traitement de texte et j’ai pondu mon oeuf. En italien dans le texte, s’il vous plait. Et citation d’articles de loi à l’appui, ils devraient aimer ça.

Cependant, comme je regrette de ne pas maîtriser suffisamment la langue de Giuseppe Conte pour manier l’ironie ainsi que je le désirerais - et comme il est certes mieux de ne point le faire si je souhaite obtenir gain de cause - j’utilise cette page qui fut blanche pour développer cette nouvelle contestation et briefer mon avocat.

Article 4 - Catégories de déchets, définitions (c’est un peu chiant, mais ça va encore et c’est pas long)

Sont des déchets industriels et économiques ceux qui proviennent des entreprises (industrie, artisanat, services, commerce, agriculture…) qui par leur composition et/ou leur quantité ne peuvent être considérés comme des déchets urbains.

Ici donc, j’explique à la Commune que je travaille sur un ordinateur qui, je l’admets, risque de finir bientôt dans une benne puisqu’il atteint l’âge vénérable de 7 ans, ce qui est monstrueux. Mais avec Gilles, on a réussi à rallonger un peu son obsolescence programmée; il a renversé un verre de vin dessus le soir où on allait regarder la fin de Breaking Bad. Une fois réparé, l’ordi était comme neuf.

Sinon, niveau artisanat, je bricole des trucs de maîtresse d’école avec mon matériel de récup, du papier et de la colle. En plus, ils sont tellement petits que j’ai peur de les perdre. Ensuite je vais les vendre sur des marchés où je paie mon stand et parfois un sac poubelle, pour éliminer mes déchets. 😳

Pour autant qu’il y ait des marchés.

Mais ça, c’est pas dans cette lettre qu’il faut que je le dise, c’est dans le formulaire COV-2314 qui me permettra peut-être de toucher 150 francs mensuels et provisoires pour perte de gains. Dans deux mois, avec un peu de chance, mais c’est rétroactif.

Question toiles, lorsqu’elles ne passent pas à mes yeux le stade de croûtes, je ne les mets pas au container, je les recouvre, comme Van Gogh, qui était pauvre et incompris aussi, ou alors je les donne.




Je travaille cependant beaucoup plus à l’aquarelle. Si on doit parler de déchets industriels, voici ma boîte. Elle n’est pas très propre, je vous l’accorde, mais c’est la même depuis 2017. C’est un matériel vachement économique, l’aquarelle. Il suffit d’avoir un peu d’eau mais je fais attention de ne pas trop en mettre, je paie une taxe dessus.

Alors, revenons à notre règlement communal mon cher maître. Et là, on va rigoler avec l’article 16 qui s’intitule « Bases des taxes ». Nous en sommes au point c) La phrase est un peu proustienne et tordue mais si on se concentre, on en comprend l’essence.

c) tout type d’activité développée sur le territoire communal et toutes les activités économiques, y compris les administrations publiques dont chaque bureau individuel constitue une unité contrôlée, les bureaux commerciaux et professionnels, les banques, les magasins, les grands magasins, les centres commerciaux, les industries, les usines, les pharmacies, les entreprises, les studios, les entreprises, les artisans, les entrepôts, les ateliers, les garages, ateliers de carrosserie, dépôts ou simples chambres louées, salles de loisirs, ateliers, etc.

Et ça, ça doit être la base:

De 0 à 10 unités de travail de 80 à 550 francs.

Alors, si on fouille un peu là-dedans, je dois avoir ce qui ressemble à un bureau commercial. C’est le même que l’atelier et le dépôt, je ne sais plus où mettre les pieds. Peut-être qu’ils considèrent déjà que j’ai une boutique et une chambre à louer. Ils ne savent pas que par ici, pour tenir le suivi avec un entrepreneur, il faut se mettre à la grappa? Et maintenant que ces professionnels du bâtiment ont une bonne excuse, même pour obtenir un devis ils nous font croire qu’ils sont aux soins intensifs de Moncucco. L’atelier de mécanicien, on sera bien obligés le jour où la voiture de paysan n’aura plus d’huile. Notre pote garagiste a fermé mais c’est pas à cause de nous qu’il a fait faillite. Et c’est vrai que je pourrais peut-être envisager d’ouvrir une pharmacie avec les médocs de Gilles, mon mille-pertuis et nos masques.

J’attends donc campée sur mes petits poneys, parce que jouer à la niaise j’arrive bien aussi, que l’on m’explique sur la base de quels algorithmes fumeux ma facture a été imprimée.

Et voilà, pif paf pouf, ça nous fera 193 francs 85, chère madame.

C’est surtout les 85 centimes que je comprends pas.

Les déchets et moi, c’est une longue histoire d’anamour, un peu comme avec les médecins. Elle commence dans la Broye il y a des années de cela. Pour rappel, Moudon a été l’une des premières communes romandes à introduire la taxe aux sacs, c’était au tout début du XXIème siècle. Ils ont lancé un modèle d’un bleu Majorelle très solide par contre, mais plus cher, et qui permettait de réaliser de magnifiques déguisements. Et bien sûr que le surplus sur nos merdes polluantes, on le payait aussi. Alors quand ils m’ont refoulé à la déchète avec mes trois bouts de sagex et ma caisse en plastique cassée, en me disant que si j’achetais des rouleaux de 110 litres taxés, je pouvais les caser dedans, ça m’a gavée. J’ai pas bien compris, et en 2005 déjà, si l’objectif de tout ce cirque, c’était vraiment de sauver la planète ou simplement de continuer à passer à la caisse, tout le temps.

J’avoue que pour le coup je me suis rebellée en organisant un trafic de certains déchets avec ma baby-sitteuse du lundi qui habitait sous-gare, à Lausanne, où la commune ne s’était pas encore penchée sur cette manière de gagner un peu d’argent.


Mais quand il a fallu liquider un appartement à Yverdon et déménager une maison dans un autre trou du cul du canton, on a bien dû y retourner, à la déchète. Il n’y a pas meilleur vivier pour observer le comportement de petit chef que peuvent adopter certains esprits simples croyant être investi de missions vitales. Je dois dire que j’ai dû prendre sur moi. De nombreuses fois, j’ai failli me retrouver pensionnaire à la plaine de l’Orbe.

Je me rappelle cet après-midi caniculaire de juin 2019 où l’un de ces communaux me courait après en criant: Hé, toi, là-bas, non, non, non, reviens!

Parce que contrairement à moi, le deuxième jour il me tutoyais déjà. Donc, j’ai dû revenir vers lui comme la gentille élève que je suis, avec ma chaise de jardin pliable noire pourrie que je m’apprêtais à lancer dans la benne des encombrants.

- Tu dois enlever les deux vis, ça va au métal.

- Tu te fous de ma gueule?

Là, j’admets, le tutoiement m’a échappé.

- Non, c’est le règlement.

Le règlement, à la déchète de Moudon, je ne m’en suis jamais farcie la lecture même qu’il était en français, mais il changeait relativement vite en fonction de la météo, de la tête du pigeon et de la hauteur de la jupe.

Ce jour-là, j’ai louché vers la pile de poêles à frire qui attendaient leur dépiautement à côtés des huiles usagées et j’ai vu passer la bande-annonce d’un film sanglant. Mais heureusement, monsieur Poubelles m’a retenue à temps.

- Allez, tu peux la mettre dans la benne, ta chaise, mais c’est bien parce que c’est toi et que tu as un joli sourire.

Mon sourire, il veut savoir où je le lui mets cet empaffé municipal au gilet jaune?

Gilles aussi a dû prendre sur lui. Parce qu’entre nous, on est sympa, on se répartit les tâches, on partage.

- Tu préfères la déchèterie, aller chercher la voiture chez le garagiste ou acheter un truc au kiosque de la Coop à 12h06?

Un jour que Gilles s’était chargé d’effectuer un voyage avec une infime partie de ma classe (pas les élèves, mes photocopies) il s’est fait traiter comme un terroriste parce qu’il a pas vu que parmi mes stencils s’était glissée une fourre en plastique. Pour essayer de calmer le chien de chasse préposé, il lui a dit:

- Bon, quoi, tu veux quand même pas que je saute dans la benne pour aller la rechercher?

Et il est parti.

L’autre, il a été suffisamment intelligent pour relever le numéro de plaque. Trois jours après, je recevais une amende de 120 francs pour dépôts d’ordures interdits par le règlement. Cet os-là, j’ai pas eu le temps ni l’énergie de le ronger.

Radio-Moudon, si vous m’entendez, bonjour!

A la déchète d’Yverdon, le système est différent. Quand on a vidé l’appartement du Grand l’été dernier (les poubelles de la Broye et celles du bout du lac de Neuch, c’est un week-end sur deux, chez nous) on a dû utiliser la carte fournie par la Commune. Quand on arrive, on doit faire lever la barrière avec la puce magnétique. Mais la puce magnétique, sur notre carte, elle fonctionne pas. Alors, on doit appuyer sur le bouton vert pour faire arriver un petit chef en orange. Et au troisième voyage, ce samedi-là, il nous a dit que ça suffisait pour aujourd’hui et que c’était marre! On veut plus vous voir ici! Il faisait beau, on avait qu’à aller à la plage, aussi.

Au niveau du canton de Vaud, mon expérience s’arrête-là, même si devant l’ampleur que prenait la chose j’ai à nouveau dû me compromettre, ainsi qu’un ancien collègue et ami, en organisant un trafic de déchets sur la commune de Vevey. Mais chut, je suis sûre que là-bas ils ne se souviennent pas du jour où ils l’ont vu arriver avec trois (3?) roues de char récupérées pour une obscure raison dans les poubelles de la Brocante du Bourg.

Dans notre actuelle commune tessinoise, il y a une ambiance super cool à la déchèterie où le préposé nous aide en soulevant à bout de bras musclés et torse nu notre antique frigo des années 60 et se moque gentiment quand je lui baragouine un truc en frantalien. Je propose beaucoup plus souvent à Gilles de prendre la corvée à sa place.

De faire ressurgir toutes ces ordures, ça m’a fait beaucoup de bien et assez vite s’est imposé le titre du billet et l’image d’un autre Gilles, celui du chansonnier vaudois Jean Villard. J’ai eu la chance de le redécouvrir avec Auguste et s’il y a bien une chose qu’il fallait mettre à la poubelle dans ce choeur, c’étaient les partitions avant le concert. Les paroles, on devait les connaître par coeur et Jérémie contrôlait.





Au bord des trottoirs pêle-mêle

Il n’y a rien que des poubelles

La vie du monde, la vie des gens

Ses plaisirs, ses désagréments

Ça finit toujours là-dedans

Poubelles

Mais au fur et à mesure s’est imposée une autre mélodie, celle de Dollar qui au niveau de l’apprentissage des paroles vaut son pesant de cacahouètes. Relevons que Gilles l’a écrite en 1932. Pour un texte qui date de bientôt 100 ans, il est d’une criante véracité.

On devient marteau dans leur folie

Les hommes n’ont plus qu’une seule envie

Un suprême désir dans la vie

Dollar

On en nourrirait sans relâche

Les chèvres, les brebis et les vaches

Afin qu’au lieu de lait elles crachent

De l’or

De l'or partout, de l’or liquide

De l’or en gaz, de l’or solide

Plein les cerveaux et plein les bides

Encore, encore

Alors, je me réjouis de vous retrouver pour vous raconter à quelle autres formes de traite je serai soumise, ainsi que la plupart d'entre nous d'ailleurs, dans les jours et les mois qui vont suivre. Je vous conterai aussi peut-être les suites de ma missive. Car avec le bête pouvoir des mots, même un peu branlants, même un peu maladroits, peut-on encore changer quelque chose?



En cliquant sur une partie du choeur Auguste ci-dessous, vous pourrez écouter en exclusivité la version de Poubelles arrangée et dirigée par Jérémie Zwahlen, et enregistrée en studio l'automne dernier. Sortie prévue en septembre 2020 avec peut-être Dollar. 🧐

Acteur: Cyprien Colombo

Pianiste: Julien Boss

Merci Jérémie!



Ou alors vous pouvez aussi appuyer là. 😅



Billet en lien : Une nuit avec Gilles

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