• Karin

I Mundínn

7h20. Quelques nuages résiduels, le terrain est moyennement détrempé par les orages de la veille, prochain changement de temps annoncé dans quelques heures, si tout va bien. Allez hop! Les créneaux de ce genre ne sont pas légion et j’ai les gambettes qui démangent. Je m’embarque dans ma voiture de paysan jusqu’à Curio ce qui représente quelques minutes de route si l’on n’est pas coincé derrière un conducteur de car postal débutant. Ou un touriste. Ou un vieux Tessinois (y en a un sacco!) Mais à cette heure-là, ces deux dernières denrées sont plutôt rares. C’est bien pour ça que je sors de mon trou. Pas folle, la vespa.




La montée dans la forêt commence en douceur. L’humus remué par les pluies régulières et abondantes exhale une odeur âcre, tenace. Très vite, la route est derrière moi, ne restent que les bruits de la forêt qui depuis un moment déjà s’éveille et attend le soleil.

Au lieu dit Bruciate, la vue se dégage mais un roquet donne de la voix et la déco n’est pas particulièrement accueillante.

Traduction rapide: ici il y a des oies et des poules alors tu tiens ton clebs en laisse ou tu finiras avec les couilles aussi sèches que mes ossi bucchi.




Tout de suite après ce moment bucolique et ces jolis bricolages à effectuer avec des 3P, la montée se précise. Je crache un peu mes clopes de la soirée mais aucun témoin ne me verra m’arrêter pour reprendre mon souffle, il n’y a pas un lézard. Et soudain - mais je m’y attendais un peu, j’avais étudié la carte! 😂 une chapelle surgit derrière un vallon et l’on arrive dans une clairière.





Sans hésitation, ma photo préférée de la balade.

Spéciale dédicace à Sonia 😉


Un endroit étonnant. À côté de ce vieil édifice loin de tout et accessible seulement par un sentier escarpé, il y a une place de jeux flambant neuve, des tables, des bancs, un grill, des cabanes et des ...toilettes! La vue est un peu dégagée, on se trouve en face du Monte Lema.

Mon ascension vers le Mundínn se poursuit. Une trouée dans les arbres me permet enfin de voir Sessa et un bout du lac Majeur.






Et voilà le sommet. 814 mètres. Ou 813, selon les sources, ça doit dépendre si on monte sur le banc ou pas. On l'atteint en effectuant un petit crochet dans la boucle prévue. I Mundínn est l'appellation en patois tessinois pour le Monte Mondini en italien, sinon je n'ai pas trouvé grand chose de plus d'officiel à vous dire. Un lieu étrange également, pour ne pas me répéter. Un banc enfoncé dans les fougères, une croix semblable à un mémorial et une vue que l’on chaparde par dessus les arbres. Il est 8 heures. Là-bas, pile en face, c’est la Costa d'où je peux contempler le Mundínn chaque jour et d'où à la tombée de la nuit on voit apparaître une petite lumière rouge.




La petite lumière rouge ne provient pas de la croix, mais d'une immense antenne émettrice fichée un peu plus loin. Depuis où je suis, j'en vois le sommet blanc et rouge mais j'évite. Je ne m’y rendrai pas aujourd’hui. La dernière fois que je suis venue sur le Mondini par un autre chemin, j’étais accompagnée et j’ai pris sur moi en pensant qu’il y aurait un nouveau point de vue. Je déteste ça, ces constructions métalliques immenses plantées dans la forêt, ça me glace, ça m'angoisse, comme les pylônes. Rien à voir avec la 5G, les ondes ou je ne sais quel délire mais pour le reste, je ne saurais l'expliquer, c'est la grandeur de la construction, sa situation et son aspect "vivant" qui me tétanise. Je n’ai pas peur de grand chose en allant me balader toute seule mais aller me planter au pied de cette antenne (et en plus, y a pas de vue), c’est non. A part ça, je vais bien et je ne consulte même pas.




Quant à cette croix, cadeau de plus d’un siècle au Christ rédempteur de la part des paroisses du Buoncantone (ils n'ont pas osé écrire Mal?), ben elle ne doit pas être jojo non plus à regarder par temps gris.

Juste avant de rebrousser chemin, je vais jeter un œil à la vue depuis l’autre versant, sur Ponte Tresa et le Ceresio. Malheureusement ce côté-ci est à contrejour et c’est à peine si l’on distingue le lac dans lequel le soleil se réfléchit.

En redescendant, on peut effectuer à nouveau un crochet cette fois-ci tout petit (oui, parce qu’avant je ne vous ai pas dit pour pas vous faire peur mais ça monte encore 😂) et perché.e sur un caillou, on a un magnifique point de vue sur les Alpes et le Mont Rose.




Le sentier s’enfonce à nouveau dans la forêt en direction de Pura sur un versant sillonné de cours d’eau. On marche ensuite sur une « ova » (je n’ai pas trouvé de correspondance en français) une sorte de piste pavée servant autrefois à charrier le bois extrait sur la montagne. Le Mondini en était parcouru et certaines parties comme celles-ci ont été restaurées. Cela devait effectivement aider à tirer les troncs mais pour marcher ce n’est pas très commode.




Peu après le panneau explicatif qui a permis d’étaler ma science, je décide de ne pas descendre jusqu’à Pura. J'avise un sentier qui ne figure pas sur ma carte et me ramène à Curio via la Madonna della Morella. Car malheureusement l’heure tourne. Dommage, Pura est un très beau village comme le prouvent mes photos d’archives d'il n'y a pas longtemps.




Un peu plus loin, on peut constater que l’on n’utilise plus les ove pour transporter les ressources du Mundínn mais des grues et un filin. Je me réjouis de me présenter sur le lieu suffisamment tôt pour ne pas voir passer un arbre au-dessus de ma tête.

Une partie du Mondini a brûlé au printemps et souvent, ici, pour extraire le bois de la montagne, on utilise des hélicos, ce qui peut donner des scènes assez surréalistes. Sans compter que lorsqu’ils sont en piste, c’est parti pour la demi-journée et question tranquillité tu peux marquer dommage et regretter nos ancêtres et leurs pistes pavées.



La forêt à nouveau, un petit pont de bois, un ruisseau et une autre église qui apparait au milieu des hêtres et des châtaigniers, la Madonna della Morella. Les bases de ce sanctuaire datent du XIVe siècle et il a été transformé plus tard dans un style baroque. La porte est cadenassée. Le grillage des fenêtres laisse entrevoir une Sainte-Vierge éclairée et permet de glisser une offrande pour la restauration de l'édifice qui semble en avoir effectivement besoin.



La légende raconte qu’à la fin du XVIIe siècle, un bandit redouté appelé Falco, le Faucon, surnommé ainsi à cause de son nez crochu, sévissait dans la région. Cependant personne ne se doutait que sous ses airs de petite frappe c’était un poltron. D’ailleurs, en cette nuit d’un guet qui s’éternisait, et alors même qu'il était accompagné de quatre complices, les bruits de la forêt le tétanisaient et un sourd pressentiment le tenaillait.

Enfin sa proie fit son apparition sur la route, dans une charrette tiré par un âne fatigué. Habitué depuis des années au parcours, la bête de somme enchaînait les lacets en somnolant alors que son maître ronflait à l'arrière. Il s’agissait de Biagio, un riche homme d’affaires de Curio, qui revenait de sa tournée des popotes beurré comme un Petit LU. Il est d’ailleurs ici précisé que l’eau, il l’utilisait seulement pour se laver le matin, et encore.

A cette époque, la région dépendait juridiquement de l'État de Côme. La Réforme protestante lancée par Luther battait son plein. Une famille s'était installée à Curio et propageait de toutes ses forces ce nouveau credo religieux. Cependant, l'ensemble de la population restait fermement catholique et Biagio, tant par sa position sociale que par l'influence dont il jouissait dans le village était devenu l'ennemi numéro un de ces trublions protestants. Dans l’idée de l’éliminer, ils s’étaient alors adressés à Falco.

Cette nuit-là, donc, Biagio se réveilla brusquement de sa cuite en pleine forêt pour réaliser qu’il était tombé dans un traquenard. C'est tout naturellement qu'il prononça une invocation à la Madonna del Rosario pour laquelle il avait une dévotion particulière et dont la petite chapelle se trouvait tout près. Falco se moqua de ces dévotions inutiles et demanda à ses acolytes d’attacher une corde sur une branche solide pour pouvoir suspendre le bourgeois comme un bon salami nostrano. A cet instant, un éclair illumina la scène, permettant à Biagio de s’enfuir dans ces bois qu’en cueilleur de champignons il connaissait par coeur. S’ensuivit alors une course poursuite digne d’un James Bond, mais de fin 1600. Encerclé, à bout de force, Biagio finit par revenir sur ses pas et s’effondrer inconscient au pied de la chapelle après avoir supplié :

- Madonna, aide-moi, toi!

Décontenancés, les malfrats cherchèrent à se débarrasser du corps dans les bois après l’avoir détroussé. Mais alors qu’ils s’en approchaient, une force inconnue les paralysa sur place, les changeant en cinq statues échevelées. Biagio revint à lui pour constater la chose, alors que dans sa niche la Sainte-Vierge semblait lui sourire en signe de connivence. Il s’en fut alerter les villageois qui partirent armés de fourches, de piques et de massues et il attendit leur retour en s’offrant un petit remontant. Les bandits furent ramenés à Curio dans la même position figée et la légende ne dit pas ce qu’on en fit, c’est dommage. La population de Curio, immédiatement alertée, se déversa vers la Morella en criant au miracle et, le soir même, Biagio fit le vœu de remplacer à ses frais la chapelle par un sanctuaire dédié à Notre-Dame du Rosaire, en remerciement de la grâce reçue.

Légende librement traduite et résumée d'après un récit de Giacomo Giamboni édité en 1972.

Et je cite la fin de son texte:


Aujourd'hui encore, les habitants de Curio sont fiers de leur petit sanctuaire antique et s'y rendent en procession deux fois par an. Bien que la route soit plutôt négligée, cette petite église simple et paisible est toujours un but de promenade reposant qui apporte la paix et la tranquillité au corps et à l'âme.

Le texte étant aussi vieux que moi, je ne sais pas si la procession a toujours lieu. Tout comme je ne comprends pas comment la Madonne du Rosaire est devenue celle de la Morella. J'admets que ma culture religieuse est assez nulle. Et que les catho ont assez vite tendance à m'embrouiller avec leurs intervenants. Les autres aussi d'ailleurs. Ceci dit, j'adore les églises. Quant à la promenade qui apporte la paix et la tranquillité au corps et à l'âme, j'attends de voir le but de cet impressionnant chantier qui borde le lieu, en pleine forêt. Mais ça m'étonnerait que ça soit la maison du nouveau curé.




L’ancien chemin muletier s’élargit maintenant et surplombe la route principale sur un versant raviné continuellement en éboulé et en travaux. On aperçoit le village de Curio à travers les arbres. Il reste deux chapelles d'un chemin de croix du XVIIIe siècle, dont une ornée d'une assez curieuse fresque. La boucle est bouclée, je retrouve ma voiture de paysan. Il est 9h 25 et je n’aurai croisé qu’un vététiste.

Pas de temps à perdre, j’ouvre la galerie à 10h. Je ne sais pas si le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, mais la journée certainement. Bon, pour tout vous dire, à 20h17, je dors.

Et sinon, je confirme. Ici, les protestants n'ont rien pu faire.


Sources:

http://www.museodelmalcantone.ch/index.php/documenti/271-la-leggenda-delloratorio-della-morella

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