• Karin

Boum!

C’est mardi, c’est urbex.

Aujourd’hui, nous allons là.


Cette ancienne poudrière, située sur une colline au milieu d’une forêt de châtaigniers séculaires est abandonnée depuis cinquante ans.



Son histoire commence au début du XXe siècle lorsqu’un ingénieur milanais achète les terrains dans la zone pour y construire une usine de poudre explosive. Par manque de fonds, il doit cependant rapidement vendre l’affaire à une société française au nom très français de Davey Bickford & Smith. Les premiers bâtiments sont prêts en 1914, ça tombe bien, et cela ne nous étonnera pas d’apprendre que les plus belles années de l’entreprise furent celles des deux conflits mondiaux. Au départ, 50 femmes et 13 hommes y étaient engagés mais avec l’extension de l’affaire, ces chiffres ont explosé comme le reste. L’usine a progressivement agrandi ses installations, a étalé ses bâtiments sur 70 hectares de terrain et a fini par employer jusqu’à 1500 personnes. Si bien que la plupart des habitants de Taino, le village voisin, faisaient partie de l’entreprise et que de nombreuses générations de travailleurs locaux s’y sont succédées.



En 1943, la poudrière a été mise en garnison par un commandement militaire allemand. Les tentatives des avions alliés pour frapper l'usine, très bien protégée par des talus et cachée par les arbres, ont été vaines. Ce n’est qu’en 1945 que trois bombardiers ont réussi à frapper des entrepôts décentrés, sans faire de victime.

Après la guerre, l’entreprise a poursuivi ses activités et essayé de se diversifier. Elle a produit les explosifs qui ont permis, entre autres, de percer les tunnels du Mont-Blanc et la galerie ferroviaire du Simplon. Mais dès 1952, avec plusieurs changements de propriétaires, la société a commencé à décliner et a définitivement fermé ses portes en 1972. C’était la fin de l’activité de la plus grande usine de la région qui lui a également coûté des dizaines de morts et un grand nombre de blessés et de mutilés. En dépit de tout cela, ce qui ressort des témoignages des anciens employés est le plaisir et la fierté d’avoir travaillé dans cette entreprise. « Nous étions une grande famille » sont les mots qu'ils répètent souvent et parmi eux , il semblait y avoir une solide solidarité, celle qui vient du danger, une valeur que les Tainesi n'ont jamais oubliée.



L’épisode le plus dramatique de la poudrière a eu lieu le samedi 27 juillet 1935 à 14h35 très précisément. C’est avec le témoignage de Carla Tonella et l’aide du site officiel de Taino que je vais vous le conter et c'est un peu gore.

Carla a 15 ans, elle est très proche de sa mère Carolina et toutes deux travaillent à la poudrière. L’adolescente est entrée dans l’entreprise un peu plus tôt; comme beaucoup d'amis de son âge, elle n’attendait que cela. Dans les années 30, tous les jeunes de Taino et des environs avaient hâte d’être engagés à la Polveriera et c'est très tôt, vers 13, 14 ans, dès qu'ils recevaient leur carte de travail, qu'ils se précipitaient pour se présenter à l'entreprise. Cet après-midi là, Carla est à son poste dans le service de cartonnage lorsqu’elle entend un énorme rugissement. Instinctivement, elle se précipite avec ses camarades pour grimper sur le portail séparant l’usine de l’extérieur. Mais réalisant soudain que l’explosion s’est produite dans le département d’emballage où travaillait sa mère, elle revient sur ses pas, franchit à nouveau le portail et croise une foule affolée. Certains ont le visage en sang, d’autres pleurent.



Quelqu’un l’empêche d’aller plus loin et on l’emmène chez son oncle. Plus tard, on lui explique que sa mère est blessée, qu’elle a perdu une main. Ce qui semble être un moindre mal dans ce monde, un truc assez courant et puis des mains on en a deux, il en reste toujours une pour bosser. (Oups, je m’éloigne un peu du témoignage de Carla.) Cependant, la jeune fille comprend très vite qu’on essaie de la ménager d’une curieuse façon et que sa mère est morte. Retournant sur les lieux et constatant l’ampleur des secours déployés, elle réalise aussi que l’accident est très grave. Les secouristes s’activeront toute la nuit mais le hangar entier s’est effondré et les victimes seront nombreuses. D’autres détails de cet épisode tragique sont restés à jamais gravés dans sa mémoire, tous très douloureux: le corps de sa mère, déchiqueté mais avec le visage encore reconnaissable, l'un des rares; les restes de chair humaine partout, même sur les arbres, et le son continu et cadencé des outils du menuisier, dont l'atelier se trouvait en face de sa maison, et qui oeuvrait les jours et les nuits qui ont suivi l'explosion pour construire les cercueils dans lesquels placer les pauvres restes des 35 victimes, trois hommes et 32 femmes. Les blessés? Comme souvent, on n’en parle pas trop, ils n’ont pas eu la décence de mourir. Mais il semblerait qu’il y en ait eu beaucoup et certains sont notamment restés sourds.

Une fois de plus, je m’étonne de la disparité entre les hommes et les femmes employés dans cette entreprise même hors période de conflit. Est-ce parce que les femmes, c’est une quantité négligeable? Chiedo per un amico, comme ils disent ici.


Après ce désastre, Carla Tonella aurait pu quitter la poudrière, effrayée par tout ce qu'elle avait vu. Mais elle ne l'a pas fait et a continué à y travailler pendant 38 autres années, jusqu’à sa fermeture, éprouvant un sentiment d'affection pour le travail, les camarades et les patrons.

Parmi les témoignages, on trouve celui de Serena qui a travaillé pendant près de 30 ans dans le département de la dynamite, l'un des plus dangereux. "J'ai eu de la chance, dit-elle, il ne m'est jamais rien arrivé, mais chaque matin avant d'aller à l'usine, je faisais le signe de croix, je n'étais pas sûre de rentrer le soir auprès de ma petite fille. Ensuite, une fois à l'ouvrage, j'oubliais. » Pendant huit heures, elle travaillait au chargement des mèches, enfermée seule par sécurité dans une petite cage où elle suivait attentivement le fil recouvert de poudre noire, hautement explosive. Si le fil se cassait pendant le bain dans le goudron, elle mettait ses mains dans la bassine et le rattachait. D’autres ont été moins chanceux, certains ont perdu la vue, un bras, des doigts… Et même parmi ceux-ci, ils s’en trouvait une bonne partie qui retournait au taf de bon coeur pour retrouver les copains.



L’entreprise n’a pas seulement représenté le lieu de la peur et de la douleur, mais aussi celui de la joie et de l’amitié. Tout d’abord, l’usine a donné aux Tainesi la possibilité d’améliorer les conditions des familles de toute la région. Une relation de cordialité s’est spontanément établie entre les employés, des simples ouvriers aux contremaitres et patrons. Il y avait un esprit d’entreprise entretenus par les directeurs, on organisait des bals, des tournois de boules, des voyages. De nombreuses histoires d’amour, souvent conclues par des mariages nous précise-t-on, se sont également développées.

Une autre Carla raconte:

"Nous étions au même niveau, nous possédions tous très peu et la joie de chanter nous suffisaient. On chantait toujours pour aller travailler ou rentrer tous ensemble. Il y avait des gens bien là-bas, sereins et heureux, les jeunes avaient un grand respect pour les anciens, tout le monde partageait sans crainte ses problèmes avec les autres et tout le monde était écouté, il n'y avait pas d'envie mais seulement du dialogue entre nous. Lors de nos soirées, nous nous satisfaisions d’un tourne-disque cabossé auquel, à tour de rôle, nous tenions fermement l’aiguille, sinon il sautait en l’air et massacrait la Paloma. » De manière générale, les Tainesi se souviennent avec nostalgie des années passées dans l'entreprise et ont beaucoup souffert lors de son arrêt. Carla n°2 avait déjà quitté l’usine depuis 2 ans mais lorsqu’elle a fermé ses portes, elle s’est rendue le coeur gonflé au cimetière devant la chapelle des victimes de l’explosion en ne cessant de répéter en pleurant: «Vous vous êtes sacrifiés en vain, ils n’ont rien pu sauver. » Les habitants de Taino n’ont jamais pardonné au dernier propriétaire de les avoir privés de leur « grande famille ».



On peut lire alors sur le site officiel de la commune qu’« en raison de ces implications émotionnelles, de ce que l'usine signifiait et de ce que les Tainesi ont payé en termes personnels, la poudrière ne peut être oubliée: elle fait partie intégrante de la mémoire collective et le lieu où elle se trouvait mérite d'être préservé avec le plus grand respect. » Hum…



Il y a quinze ans, et dans l’intention de stopper la dégradation de l’endroit, la commune a voulu racheter le terrain pour un millions d’euros afin d’y construire un grand village touristique avec hôtel, résidences et centre sportif. Il est vrai que le site est un balcon naturel surplombant le lac Majeur avec une vue exceptionnelle sur la Rocca di Angera d’un côté et le Mont-Rose de l’autre. Le projet n’a pas manqué d’attirer critiques et polémiques et il n’a jamais décollé, faute à la crise, à la taille excessive de la zone et aux lois italiennes.


La Rocca d'Angera (et un tout petit bout du lac Majeur)

Aujourd'hui, après 50 ans de négligence, il ne reste plus que des bâtiments à moitié ou complètement détruits et des entrepôts éventrés. Des carcasses qui surgissent ça et là dans la jungle qui condamne la majeure partie des entrées. Sur la plupart des sites internet consultés, les auteurs terminent leur article de la même façon et on ne sait finalement pas qui a pompé l’autre. C’est vrai que c’est pas mal, comme conclusion, et je vais tout de même vous en retranscrire les grandes lignes:

Aujourd’hui, les vestiges s’effritent comme si l'ancienne poudrière était sur le point d'être engloutie par la forêt qui l'a protégée pendant les années des raids aériens.

Pas mal, hein? Mais je vais tenter de conclure autrement.

Comme beaucoup d’endroits abandonnés, le lieu a son lot de légendes. La plupart sont liées aux victimes de l’explosion de 1935. Certains ont vu leurs fantômes errer parmi les arbres et les ruines, d’autres ont entendu leurs lamentations.

Je n’ai rien vu de tel. J’ai été impressionnée par la grandeur de ce lieu perdu en pleine brousse, le nombre des bâtiments envahis par la végétation et l’immensité de certains édifices.



Et surtout, j’ai été interpellée par la puissance, la qualité et l’originalité de ces artistes de notre siècle. Avec une note très désuète s'il en est. Comme s’ils avaient été touchés par une certaine grâce que l'on peut trouver dans ce lieu dévasté.


Qu'est-ce qui a bien pu empêcher le graffeur de finir son pape?

Cet emprunt à Delacroix a-t-il un lien avec la Davey Bickford & Smith?

Autant de questions sans réponse.





Références:


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