• Karin

Christine

Ma collègue Christine adorait ses élèves, même si, et comme tout le monde, il y en avait certains avec lesquels ça ne passait vraiment pas. Elle avait une façon de leur parler et de les remettre en place qui nous faisait hurler de rire, mais qui, employée aujourd’hui dans certains quartiers de béni-oui-oui, lui aurait valu plus d’une lettre d’un cabinet d’avocats. Elle avait un don, également, pour se mettre dans des situations improbables et surtout pour nous les raconter.


Je n’en connais qu’une qui pouvait l’égaler, c’était Simone. Elle n’était pas enseignante, mais donnait la prophylaxie dentaire une fois par année dans nos classes.

- Moi, une fois, mon frère, il a dû aller chez le dentiste parce qu’il avait…

- Mais je m’en fous, des caries de ton frère, moi ! Ce n’est pas une réponse à la question que je te pose. Est-ce que je te parle des caries de ma soeur ? Ça t’intéresse ? Non ? Bon, alors…

Et elle se tournait vers nous :

- Dites voir, il est gratiné, machin !


Histoire n°1 - A propos de prophylaxiste dentaire

Quel soulagement lorsque Simone s’est vue attribuer les heures chez nous. Christine ne pouvait pas encadrer l’animatrice précédente.

Qu’est-ce qu’elle était nouille, celle-là ! Elle leur parlait comme s’ils avaient trois ans et leur faisait finir toutes ses phrases en choeur mixte.

- Prenez votre ca….

Et tous les gamins :

- … yé !

- Sortez votre cray…

Et tous les miteux :

- … yon !

Et moi, au fond de la classe, je faisais des grimaces toute seule et j’avais envie de chanter « Tata Yoyo, qu’est-ce qu’il y a, dans ton grand chapeau ? »

A la fin du cours, elle leur distribuait des brosses à …

- … dents !

Et elle leur faisait un laïus de dix minutes avant, avec son petit ton pointu.

- En tout cas, je vous préviens tout de suite. Je prends les brosses au hasard dans mon sac et vous ne pouvez pas choisir la couleur. Ça ne sert à rien de me demander une rouge ou une verte. Non, on choisit pas. Qu'est-ce que je viens de dire?!

Alors, quand elle arrivait vers moi pour m’en donner une aussi parce qu’elle était très gentille, je lui faisais :

- Je peux en avoir une jaune ?






Histoire n°2 - Le Château de Chillon

Qui restera à jamais au sommet du hit-parade des histoires de Christine

Une année, je suis partie en course d’école au Château de Chillon. J’avais engagé une guide pour nous expliquer la visite et avant qu’on ne commence, j’ai donné les consignes aux élèves: vous écoutez la dame, vous suivez la dame, vous n’allez pas vers les fenêtres.

Bon, on entre dans la première salle et ça n’a pas loupé. A peine la guide avait commencé à parler que trois gamins s’écartent du groupe. Je vais les rechercher et leur rappelle les règles.

Deuxième salle, rebelote. Des miteux veulent aller regarder s’ils arrivent à entrer dans la cheminée, je les engueule et je répète les consignes.

Troisième salle, mais c’est pas vrai ! Deux gamins sont en train de regarder la vue en essayant de se pencher à la fenêtre. Là, je vois rouge, je me rue vers ces petits cons, te les prends par le cotson et te les balance dans le groupe.

Ils se retournent.

C’était deux touristes japonais.

Et puis vieux, en plus.

- Oh, excusez-moi beaucoup, beaucoup.


Et là, elle se sent obligée d’en rajouter. D’expliquer. Elle aime ça. C’est elle, elle fait son show et elle a trouvé son public.

Oui, parce que forcément, à contre-jour. J’ai pas vu la différence. Ils sont aussi petits que des gamins de 4ème.

Il y a un grand moment de silence. Les élèves, du coup, y en a plus un qui moufte, ils sont tétanisés. Les deux Japonais me regardent, la bouche ouverte. Je me dis : ça y est, Christine, qu’est-ce que tu as encore fait ? Et je vois déjà les manchettes dans Le Matin :

INCIDENT DIPLOMATIQUE AU CHÂTEAU DE CHILLON

UNE ENSEIGNANTE AGRESSE DES TOURISTES JAPONAIS




Et puis, tout à coup, ils se sont mis à rire, mais à rire, ils ne pouvaient plus se récupérer et ils se tapaient les cuisses avec les mains. Alors bon, on s’est quittés comme ça en assez bon termes, finalement, je crois. Parce qu’ils me faisaient des courbettes et du coup, moi aussi, pour ne pas les vexer encore une fois.

On a continué la visite chacun de notre côté. Moi, je laissais tous les élèves aller se pencher aux fenêtres. Et les Japonais, chaque fois qu’ils me croisaient à nouveau dans une des salles du château, ils se tapaient sur les cuisses en rigolant.

Et si elle était spécialement en forme le jour où elle la racontait, elle rajoutait :

A propos de Japonais au Château de Chillon, vous savez qu’il y en a un qui a dit, un jour : Il est très beau, ce château. Mais c’est un peu dommage qu’ils l’aient construit juste au-dessous de l’autoroute.


Ce ne sont que des enfants - Extrait

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