• Karin

La Boîte



C’est en cherchant les vieux albums photo au grenier, dans la maison familiale, que nous sommes tombées, ma donzelle de 15 balais et moi-même, sur une boîte en bois marquetée remplie de papiers en tous genres.

Sur le dessus, on y a trouvé des trucs moyennement drôles, des garanties pour des appareils mis au rebut depuis longtemps, le testament de mon grand-père et des avis de décès. Plein. Ma grand-mère était une collectionneuse. Soigneusement découpés dans le 24 Heures de l’époque, certains de ces articles peuvent même prêter à sourire lorsqu’en les retournant, on trouve une réclame pour Mort sur le Nil en collection poche.

Quelques dessins enfantins de ma tante et de mon père, un livret scolaire, un cahier de textes à l’écriture appliquée et tout à coup, la gazelle sursaute en ouvrant une enveloppe : « Ah, il y a des morts, là-dedans ! » Je ne comprends pas tout de suite, eh bien oui, des morts, il y en a une pleine pile d’annonces circonstanciées. «Non, il y a des vrais cadavres photographiés dans leur lit avec des fleurs et puis, là, regarde, c’est des gens qui portent un cercueil. » Bienvenue chez les catholiques, italiens de surcroit.

Autre enveloppe, autre sursaut. « Ah mais c’est… dégueulasse ! » Et elle en lâche la chose par terre. Je crains déjà l’araignée de cave fossilisée entre deux couches de papier, ce n’est qu’une mèche de cheveux bouclés pieusement emballée dans du papier de soie. Millésime 1944. Impeccable.

Et puis, tout au fond, un trésor. Dont je n’ai pas tout de suite compris la teneur. Une centaine de lettres soigneusement rangées dans leur enveloppe d’origine. Toute la correspondance de mes grands-parents entre 1939 et 1945.


Je ne savais pas que mon grand-père écrivait, et plutôt bien. Venu chercher du travail en Suisse romande depuis son Tessin natal où il n’avait pas connu une enfance des plus heureuses, il rencontre à l’aube de la deuxième guerre mondiale ma grand-mère, petite dernière quelque peu gâtée d’une famille d’immigrés italiens. Juste avant que le conflit n’éclate, elle part pour quelques jours de vacances dans son village italien et son séjour va se prolonger car elle n’obtient pas les papiers requis une fois la guerre déclarée. Resté en Suisse, il l’attend et la rassure sur leur amour fraîchement éclos, tout en ne sachant pas s’il va la voir revenir avant son ordre de mobilisation.

Peu sûr de son français, à l’écrit en tout cas, il s’adresse à elle en italien. Elle lui répond en français. La correspondance se poursuit jusqu’à la fin de la guerre, mon grand-père étant régulièrement mobilisé et donc éloigné d’un foyer qui vivote et collectionne les tickets de rationnement en l'attendant. Entre temps mon père est né. Ma grand-mère reproche souvent à son mari le manque d'attention qu'il peut avoir à son égard tout en s'excusant, une fois la page tournée, de n'avoir pas bien su démouler le gâteau qu'elle lui fait parvenir dans son dernier colis. Mon grand-père emballe quelques excuses dans un flot de formulations toutes faites, peut-être parce que, démuni, il n'a pas encore bien compris ce qu'elle attend de lui et de ses écrits. Et c’est un vrai roman qui défile sous mes yeux, au point que devant leurs doutes, les remises en questions sur leur couple, leurs tourments et leurs misères, j’ai presque eu peur, un instant, du dénouement de cette histoire alors que j’en connaissais la fin.

Septante ans après les événements, des années après leur mort, mes grands-parents se retrouvaient là, à mes côtés, entre mes mains, au bout des doigts qui tapotaient sur le clavier pour retranscrire ces écrits, et ils me parlaient, me dictant une parcelle de leur existence.

Une partie de mon été a été rythmé par la découverte de ces lettres, par ces enveloppes que j’ouvrais l’une après l’autre avec un respect infini et l’appréhension, aussi, de m’immiscer dans leur vie privée. Je me suis pourtant distancée d’eux en ne voyant plus que deux personnages anonymes qui témoignaient d’une période si lointaine, qui passaient des fêtes de fin d'année séparés les uns des autres et qui se demandaient s’ils avaient les moyens d’acheter un tricycle en bois de suffisamment bonne facture afin qu’il ne perde pas ses boulons dès sa première utilisation.

Puis, la jouvencelle et moi avons refermé la boîte. Non sans éprouver le besoin, païennes que nous sommes, d’aller poser une main sur la tombe de nos ancêtres, de les remercier pour ce cadeau involontaire et d'envoyer une dernière lettre aux étoiles.


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