• Karin

Acé s'accroche


J’ai appris récemment qu’elle ne voulait pas s'en aller. C’est triste. Non pas d’envisager son départ, mais de constater qu’elle fait partie de ces gens qui se croient indispensables en soirée alors qu’ils saoulent tout le monde. Acé appartient donc à cette grande caste qui ne veut pas voir ni entendre, mais qui ne parvient pas pour autant à se taire. Et à réaliser qu'il est temps d'aller voir ailleurs si l'on y est.


Dans un sens, je peux la comprendre. Si on lui pique son bureau, son ordi et sa machine à café, il va falloir qu’elle se trouve un autre boulot. C’est pas évident de dénicher un job, à l’heure actuelle, surtout à son âge, et de là à espérer qu’il soit bon, on frise l’utopie.











Pourtant, il y a une solution assez simple qui s’impose, si vous me demandez mon avis. Et tant pis, je vous le donne quand même. L’Etat n’a qu’à lui donner un poste d’enseignante dans une classe de petits, voire d’un peu plus grands, à la Bourdonnette, par exemple. Je dis la Bourdonnette parce qu’il faut bien trouver un lieu pour poser l’histoire. Ça pourrait être aussi Moudon, Renens ou Bellevaux, à Lausanne. Des chouettes quartiers. Je ne propose pas Coppet parce que je ne connais pas bien la banlieue. Et puis, si Acé est déjà sortie de son bureau pour aller voir se qui se passait sur le terrain, c’est dans ce coin-là qu’elle a dû se rendre. La banlieue de Coppet, elle doit déjà connaître, elle. On dit que c’est toujours mieux de s’immerger dans des endroits qu’on a ignorés jusqu’alors.

A la Bourdo, donc, on lui trouvera facilement une classe composée d’un enfant atteint du syndrome d’Asperger, d’un caractériel, de trois hyperactifs non traités, d’un futur psychopathe et de cinq dyslexiques. Elle aura une aide à l’enseignante dont le CV tiendra sur une feuille de PQ à une couche, parce qu’il est vrai qu’on ne trouve pas grand monde de formé pour encadrer des élèves en difficultés dans l’école publique. Outre les traits spécifiques de ces quelques gamins cités plus haut, la classe sera constituée d’un tiers d’enfants qui n’ont jamais été confrontés à une contrainte de toute leur minuscule vie, d’un tiers de miteux éduqués par la télé et nourris aux chips et d’un tiers de mouflets élevés je ne sais comment, je ne me prononcerai pas là-dessus, comme quoi des miracles se produisent encore, mais qui émergeront un peu du lot. Malheureusement, il faut savoir que ces derniers, au bout d’un moment, on ne les verra plus. Et alors, pour se fondre dans la masse, une partie de la graine ira rejoindre l’ivraie.

Si je n’ai qu’un conseil à donner à Acé, c’est de se préparer à LA question qui peut résumer en quelques paragraphes la difficulté du métier : « On est obligé ? » Sachez-le, vous qui me lisez, toutes générations confondues, vous les grands-parents qui tentez depuis un moment de comprendre les changements de notre société, vous mes amis quadra qui versez une larme chaque fois que vous entendez le générique des Cités d’Or, vous les trentenaires bobo qui avez été les premiers à trier vos déchets et à parler vegan, vous jeunes adultes qui avez encore du bling-bling plein les yeux, sachez-le, nous allons tous morfler de la génération du « On est obligé ? »


Hé Madame,

C'est à moi que ça parle ?

J’en ai rien à battre de ce que vous me racontez,

Et c’est donc à moi que vous vous permettez

De vous adresser sur ce ton

De me répondre non

Sans autres explications ?

Et ce truc, là, que vous nous dites de faire

Déjà que vous empiétez sur mon aire

Eh ben, hé, madame

On est obligé ?

C’est notre société entière qui subit déjà les dégâts de cette incompréhension injustifiée, mais jamais expliquée. Les victimes deviennent accusés, les lois ne sont pas appliquées, le respect est un mot un peu vintage de vieux cons et on préfère s'écraser devant certaines absurdités sous peine de passer pour un ancêtre, un réac, un raciste, voire un fasciste. Pourquoi on serait obligé de laisser passer cette voiture juste parce qu’on a un cédez le passage ? D'attendre son tour dans une file ? De ramasser ses déchets ? D'arrêter de faire hurler sa musique pour tout le quartier ? Et pourquoi on serait obligé de serrer la main à une femme ? De se plier à des règles ? De faire ce qu’on nous demande ? Alors que depuis tout petit on nous a tout laissé faire comme on voulait ? Et que si tout à coup frustration il devait y avoir, on nous l’a expliquée à la manière d’une dissertation du bac philo ?

En tant qu’enseignant, comment peut-on répondre à cette sempiternelle question ?

- Non, mon petit chéri, tu n’es pas obligé. Oui, bien sûr que tu peux allumer ton Smartphone et regarder un film porno. Et avec ça, tu veux que je t’apporte un kebab ou des frites ? Ou les deux ?

Mais je m’égare. Revenons-en à Acé. Pendant ma digression, elle a eu tout le loisir de commencer son nouveau taf. Ses lunettes se sont déjà couvertes de bave, de morve et de vomi. Elle ne sait plus par quel bout prendre les situations. Son aide est partie fumer une clope. Elle se demande qui elle pourrait appeler à la rescousse. C’est délicat. Elle-même ne sait pas quoi faire en ces cas-là. Elle ne peut pas héler sa collègue Brigitte qui est déjà en train de se faire hurler dessus dans les couloirs par une mère hystérique, ni Cathy qui essaie d’éviter que le petit Kilian ne lance une chaise à travers sa classe. Si elle téléphone au secrétariat, il y a de fortes chances qu’on lui demande de prendre rendez-vous, dans trois semaines. Elle a songé à partir sur le champ mais elle pense que cela pourrait être considéré comme une faute grave et un motif de licenciement. Et pour un premier jour, ça la fout mal. Elle essaie de crier plus fort que ces merdeux, puis de les prendre par les sentiments, mais rien ne fonctionne. Il semblerait qu'elle n'ait pas le droit de les taper, non plus. Même celui qui se débat en lui balançant des coups de pieds dans les tibias. Même l'autre qui la traite de sale pute. Alors, elle tourne les pages de son cahier de préparation et compte. Ça tient sur les doigts des deux mains. Plus que sept semaines jusqu’aux prochaines vacances. Elle est entrée dans le monde de l’enseignement. Le vrai.

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