• Karin

Les Brandons et Moudon


Ouf, ça y est, voilà, c'est bientôt le printemps. La preuve en est, on a brûlé le bonhomme-hiver aux Brandons à Moudon le week-end dernier. Et oui, j'aime bien les Brandons. C'est une des rares occasions, avec le Festival des Musiques Populaires, où la ville qui m'abrite sort de sa léthargie et n'est plus la cité-dortoir qu'elle est devenue ces dernières années, quand tout se bâtit mais rien ne se construit. (J'ai toujours su comment me faire des amis et ici je vais m'en choper un tas... )

Tout comme les Brandons peuvent avoir leur réputation peu reluisante d'une beuverie, où les membres des Jeunesses environnantes s'entraînent à tenir encordés, à la montée puis à la descente, la pente d'une consommation immodérée de Suze-Coca (Ce qui est un peu vrai, quand même. J'en ai vu de mes yeux à moi. Cette pliée, mon pauvre ami !) , tout comme ce carnaval ancré dans les coeurs de beaucoup de Moudonnois de souche peut avoir l'image d'un gros bastringue, où la racaille de Lausanne monte pour venir régler ses comptes avec celle du 1510 (C'est un peu ça, aussi. J''en ai vus, de mes yeux vus, des tessons de bouteilles brandis sous la Grenette à trois heures du matin, hips ! ) , le Festival des Musiques Populaires (et dès lors, je vais bientôt dépasser le record de Marcel Proust pour remplir une page de caractères serrés sans mettre un point), le Festival des Musiques Populaires, donc, traîne dans son sillage des relents pain-fromage, Schlagerparade et sortie d'EMS qui nuisent certainement à un succès plus mérité et au renouvellement de son public. Peut-être est-ce dû à son appellation, qui ne va pas forcément attirer le chaland s'il n'a pas un semblant de rente AVS ou une carte de membre UDC. (Et d'ailleurs, si les responsables du comité désirent changer de nom, j'ai des idées, vous pouvez me contacter en MP. ) (Il faut que je cesse avec ces parenthèses, c'est aussi agaçant que les accents circonflexes dans la langue française). Mais à propos du fromage et de la suite, c'est vrai que j'adore y manger un schublig, que l'excès de cor des Alpes m'a parfois fait roter ma bière et que je n'ai pas encore eu besoin d'utiliser les rampes d'accès avec mon tintébin ou de charger l'application pour porteur de sonotone. Vacharde que je suis, alors que je me suis promis de vendre un pan de ma ville dans ces lignes. Allons, je m'y remets.

J'aime les couleurs et les sons qui transforment Moudon lorsque la fête s'empare de ses pavés. J'aime ses rues sans voitures, ses gens qui se croisent et se sourient. Ces notes de musique qui s'échappent soudain de la vieille ville, c'est une reprise d'une guggen lancée en plein concert-apéro ou une formation de jazz sur le pont Saint-Eloi. Soudain, je trouve la ville à nouveau belle et un peu folle. Je redécouvre le charme de ses ruelles, l'histoire de ses murs et l'anarchie de ses façades de bords de Broye qui me font tant penser à l'Italie. Des gens qui ne sont pas d'ici, qui n'ont jamais dépassé la barre rébarbative des fonderies et de la route de Berne, s'arrêtent tout à coup, regardent, admirent, reviennent et j'en suis fière.

J'aime les Brandons. Quand une guggen entonne les premières notes d'un joyeux bordel cacophonique qui va durer tout le week-end, j'ai des fourmis jusqu'au bout des doigts de pieds. C'est parti. On croise des Municipaux qui boivent des coups en portant le costume de Jacques Villeret dans la Soupe aux Choux. Sur la vitrine de la gendarmerie, il peut être écrit le vendredi matin en grandes lettres peintes : "Poulet pané en action", l'inscription ne sera pas effacée avant le lundi. Et si l'on n'est pas suffisamment initié pour comprendre toutes les allusions contenues dans les slogans sur les vitrines, on pourra toujours se rattraper en détectant la faute d'orthographe. Par slogan. Un peu moins inévitable, ces dernières années, me semble-t-il. Le comité a dû engager un correcteur. Ou un prof. Alors que la bise se lève et qu'une pluie glacée menace, on se met à regretter que les Brandons ne soient pas organisés au mois de juin. Bien sûr, ce gag éculé a déjà été fait et ce serait un non-sens de tenter le coup. Les Lausannois s'y sont trompés, eux qui essaient de fêter carnaval au mois de mai. Ils nous auraient demandés notre avis, on leur aurait dit tout de suite que ça ne pouvait pas marcher. Les Brandons, c'est un truc ancestral et ancré dans les moeurs. Et d'ailleurs, ils comptent le brûler où, leur bonhomme-hiver ? Aux vrais Brandons, à Moudon, on peut entrer dans un café transformé en case de savane africaine et lorsqu'on voit une guggen s'y engouffrer à notre suite pour y destructurer le dernier tube d'Adèle, on espère simplement que la grosse caisse ne viendra pas s'installer juste à côté de nous. On s'étonne devant la transformation de la Grenette et l'on regrette que ce lieu, qui n'est qu'un pou infesté de pigeons le reste de l'année, ne trouve pas de meilleure exploitation. On rencontre des gens que l'on ne voit qu'à cette occasion-là et tout le monde parle avec tout le monde. On peut même avoir l'opportunité de discuter avec un tube de Cenovis et son copain Parfait sur le seuil du Café du Nord, alors qu'avec l'une de nos copines enseignantes, mais pas à "Moudon et environs", heureusement, on vient de danser sur les tables en hurlant "ma main sur ton petit cul" avec Wiliam Baldé. La potesse a un peu trop bu de punch aux pommes et essaie de mettre sa tête dans le cornet d'un sousaphone abandonné sur le trottoir. On peut entrer dans un bar où une bande de joyeux allumés est en train de jouer au tennis sur du gazon en plastique de chez Hornbach. On peut pogoter sur la Mano Negra habillée comme un sac, avec une couche de confettis mouillés sous les bottes sans être jugée par un public de boîte de nuit lausannoise. On peut aller acheter un bocal de sauce tomate chez le géant jaune aux points-valises en même temps que quelques membres d'une guggen échappés du groupe, croiser un lapin au rayon surgelé et attendre à la caisse derrière un cône de chantier géant sans que cela n'étonne personne. D'ailleurs, tiens, si c'était tout le temps comme ça, j'en oublierais presque le fait que dans ce temple des superpoints, l'ouverture de plus de deux caisses à la fois et l'achalandage des rayons en dehors des heures de pointe ne semble pas être pour toi, ni pour moi. J'en ravalerais mon agacement de devoir attendre un quart d'heure au kiosque pour acheter mes sacs poubelles bleus surtaxés - d'accord, je fume, mais je trouve que les sacs bleus font plus couleur locale, dans le texte - alors que la caissière doit aussi s'occuper du bar à café surbondé - mais pourquoi, au fait ? C'est si bien que ça, ici ? - où quatre de ses collègues à la pause commandent des renversés.

Et bien oui, j'aime les Brandons.



Les vrais de vrais, ceux qui vivent ça de l'intérieur, sauront que j'ai mélangé plusieurs cuvées pour la forme de mon texte. Ils savent aussi qu'aux Brandons, on peut croiser son physio tout de rose vêtu. Par contre, Fabio, un doute m'assaille. Fut-ce un lapin ? C'était donc toi au rayon surgelé ?

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