• Karin

Le bal des casse-pieds



Je me suis rendu compte il y a peu d'un fait édifiant : plus personne ne m'appelle sur mon téléphone fixe, à part mon vieux pote anarchiste qui ne recharge pas souvent son Nokia 3210.

Quand je dis "plus personne", entendons-nous. L'astérisque placée à côté de mon nom dans l'annuaire fait apparemment beaucoup rire les démarcheurs. Même pas peur ! Depuis que je suis vissée chez moi en arrêt maladie, je compte une moyenne de cinq appels de ce type par jour.

Même si l'on sait plus ou moins à quoi s'attendre devant un numéro entrant qui commence par 0004455, il est toujours agréable de décrocher et de s'entendre dire : "Veuillez patienter, vous allez être mis en contact avec l'un de nos collaborateurs." Et puis quoi encore ? Je lui fais un café ? Dans le même style, on se retrouve projeté dans le brouhaha d'une centrale téléphonique, où le pauvre hère qui n'a pas pu trouver un autre boulot s'essaie sur plusieurs lièvres en même temps et n'a pas encore réalisé que l'un d'eux a décroché. Manque de bol, la patience n'est pas l'une de mes vertus. Le temps qu'il se réveille, je n'y suis déjà plus. Il rappelle ? Il paraît qu'il faut appuyer plein de fois sur la touche dièse du téléphone pour bloquer le numéro. Décidément, on ne s'en sort plus qu'avec le hastag, ces temps.

Lorsque je réponds, j'essaie d'être créative. Et je reste polie. Mais oui. En principe, je raccroche très vite au nez de mon interlocuteur mais jamais sans lui avoir souhaité une bonne journée. J'ai fait roter ma fille une seule fois dans le combiné. Parce que le rot sur commande, c'est un truc que je n'ai jamais réussi à faire. Comme siffler avec deux doigts dans la bouche. Mais là n'est pas le sujet.

Une des parades les plus connues est de placer l'appareil à côté de la chaîne stéréo. Avec, si possible, du Ramstein à plein volume. Mais à cette sauce-là, il est fort probable que je jette l'éponge avant ma cible.

Ce qui ne fonctionne pas, c'est : "Mais enfin, vous vous êtes donnés le mot ? Vous êtes le huitième aujourd'hui ! " Forcément, l'autre ne le sait pas. Et lorsqu'il y a de la friture sur la ligne, parce que Dakar, c'est quand même loin, le fait de dire "Rappelez-moi d'une cabine qui fonctionne ! " tombe à plat, aussi. La culture générale se perd.

J'ai un atout considérable, à savoir un nom de famille apparemment imprononçable bien qu'il soit constitué d'un nombre acceptable de voyelles. Je n'ose pas imaginer ce que cela peut donner avec Krstic ou Eyjafjallajökull. Bref, bien que je réponde systématiquement à un appel non pas par un : "Allo ? " sec et sonnant mais par un : "Pétronille Duchmol ? " sec et concis, je m'entends souvent bégayer : Je suis bien chez madame... Du.. Dumch... Muchdol ? A quoi il devient facile de répondre : "Rappelez-moi lorsque vous saurez prononcer mon nom !" En principe, c'est assez efficace. Un seul a réssayé dans la seconde.

Il arrive que ma créativité soit rattrapée par la mégote qui sommeille en moi.

- Pétronille Duchmol ?

- Allo ? Je suis bien chez Pétronille Duchmol ?

- Je viens de le dire. Il faut écouter !

Lorsque mon interlocuteur demande à s'entretenir avec mon ex-mari, avec qui je suis divorcée depuis 10 ans, je touche à la perfection dans l'exercice du style.

- Est-ce que je peux parler à monsieur Ducommun ?

- Ah non. Il n'est plus là...

Cette simple phrase énoncée avec une dose de regrets contenus et une légère intonation sur le "plus" suffit à clore l'échange et le quidam repose doucement le combiné en s'excusant du dérangement.

Quant au fanfaron qui chante à l'autre bout du combiné, il faut le casser tout de suite.

- Madame Duchmol ! Comment allez-vous aujourd'hui ?

- Plus très bien depuis que je vous ai en ligne.

Ou alors :

- Madame Duchmol ! J'ai une nouvelle fantastique à vous annoncer !

- Vous n'allez plus jamais me rappeler ?

Il y a ceux qui ânonnent leur texte comme s'ils récitaient un poème de Victor Hugo sans en comprendre un traître mot. Il devient dès lors difficile de les interrompre mais il faut tenter le coup.

- Oups ! Je crois que vous avez raté une ligne. Vous pouvez recommencer ?

Il y a ceux qui sont tellement incompréhensibles qu'on se demande à quel moment une voix off va nous dire : "Pour le français, appuyez sur la touche 2."

La créativité étant un must familial, mon père reçoit un jour un appel d'un représentant en vins.

- Monsieur Du... Duloch... Muchdol ?

Oui, nous avons le même nom de famille.

- Ici la maison de la Baronne de Merdencours.

- Ah, cette chèèèère Bâââronne ! Justement je parlais d'elle pas plus tard qu'hier avec le Marquis de la Fume-Pompette. Comment va-t-elle ?

- ....

Clic.

Pour conclure ce billet et afin qu'il ne soit pas dit que vous l'aurez lu pour rien, je vous livre l'astuce d'une regrettée collègue au franc-parler irremplaçable qui avait trouvé une parade jubilatoire.

- Bien sûr que ça m'intéresse, votre truc. Je vais vous en commander deux caisses. Ah ! Attendez ! Il faut d'abord que je demande à mon tuteur.

- Biiiiip.

- Allo ?

En couverture : Dessin KA's d'après une photographie de Michael Penn

#bazar #jerâle

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