Perturbations sur la ligne

 

Lire en musique : 

 

 

   C'était un matin d’été blême. Le soleil tardait à traverser les résidus nuageux de l’orage nocturne. L’asphalte était encore luisant, la circulation clairsemée et les passants émergeaient à peine de leur engourdissement.

     Peu avant d’arriver à la station, Mehdi réalisa qu’il n’avait qu’une pièce de cinq francs pour acheter son billet. L’appareil ne lui rendrait pas sa monnaie. Il lui arrivait rarement de prendre les transports publics et cette perspective ne lui plaisait qu’à moitié. Or sa moto était en réparation depuis la veille et il n’avait pas le choix, il devait aller travailler. Sous l’abribus il y avait deux personnes : une dame de forte corpulence avec des lunettes rouges, tenant un bichon à poils frisés au bout d’une laisse et une fille à peine plus jeune que Mehdi, vingt-trois-vingt-cinq ans, cheveux noirs ramenés en chignon désordonné sur la nuque, grandes créoles et jupe de gitane. A son annulaire droit, elle portait une curieuse bague en fourrure synthétique verte. Sa pièce de cinq francs à la main, le jeune homme se posta près du distributeur et hésita. Avec son look d’étudiante décalée, la fille lui plaisait. Imperceptiblement, il contrôla son reflet flou dans la vitre de l’abribus, en superposition à une publicité pour une glace géante, arôme fraise-banane. Ses cheveux châtains clairs, coupés courts, son nez droit et ses yeux verts détonnaient avec son prénom maghrébin, rapporté dans les valises de ses parents lors de leur jeunesse nomade. A ce qu’il sache, ses origines les plus méridionales prenaient racines dans la Drôme. De trois quarts tourné vers la jeune fille, Mehdi la regarda à la dérobée. Forçant sa timidité, il amorça un geste pour la tirer de sa torpeur. L’eau de pluie amassée sur le toit de l’abri tombait goutte à goutte sur le trottoir. Un moineau s’ébattait dans une flaque et le bichon tira sur sa laisse en jappant.

 

 

 

    La fille lui fera la monnaie de ses cinq francs. Il prendra son ticket en catastrophe car le bus arrivera. Elle laissera son doigt appuyé sur le bouton d’ouverture des portes, afin que le conducteur attende le jeune homme. Pour la deuxième fois en une minute, il la remerciera et ils s’assiéront naturellement côte à côte. Elle lui expliquera qu’elle est en dernière année de Lettres et qu’elle prépare un mémoire sur le cadre de vie nobiliaire à travers l’oeuvre de Chrétien de Troyes. Il fera mine de s’intéresser, tout en se demandant ce qu’est la vie nobiliaire, qui est Chrétien de Troyes et quel public d’élus cela peut-il bien concerner. Elle lui dira qu’elle a vingt-cinq ans et qu’elle s’appelle Cléo. Comme il s’étonnera de ce prénom, elle lui expliquera que c’est celui du poisson rouge dans le Pinocchio de Walt Disney. Ainsi que la plupart des gens, au début, il se trompera et l’appellera Chloé. Comme elle lui demandera d’où il vient après avoir entendu le sien, il lui dira que c’était le prénom du guide de ses parents lors d’une de leurs expéditions dans l’Atlas marocain. Il lui racontera qu’il est informaticien dans une grande banque, que sa moto est en réparation et qu’il ne pourra pas prendre de vacances avant le mois de septembre. Elle descendra du bus trois arrêts avant lui, mais il aura osé lui demander son numéro de mobile et il finira son trajet avec un sourire béat sur la figure. Le lendemain, il s’y prendra à neuf fois pour lui écrire un message, mortifié à l’idée que l’étudiante en Lettres analyse la syntaxe et la sémantique de son texto. Il tapera en fin de compte un laconique : «C’est Mehdi. Un verre avec moi, ce soir ? » et il attendra une réponse pendant une heure trois quarts dans un état proche de l’attaque d’apoplexie. Ils iront boire ce verre dans un café de la vieille ville, il la raccompagnera et l’embrassera devant la porte de son immeuble, où elle partage un appartement avec une étudiante en Sciences Po lesbienne et une militante altermondialiste entretenue par son père. Il lui proposera une balade en moto pour le lendemain et elle l’emmènera voir un film coréen dans un cinéma indépendant. Une année plus tard, elle quittera ses deux colocataires et lui le studio dans la villa de ses parents. Ils aménageront un appartement du centre-ville au loyer prohibitif, seront actifs dans les associations de quartier et mangeront des produits bio. Cléo finira ses études et réalisera qu’une licence en histoire de l’art, une en français médiéval et un mémoire sur le cadre de vie nobiliaire à travers l’oeuvre de Chrétien de Troyes ne lui ouvriront pas beaucoup de portes sur le marché du travail. Ils vivront un mariage haut en couleurs pour lequel leurs copains se feront un malin plaisir d’interpréter l’histoire de leur rencontre sur la mélodie des Champs-Elysées de Joe Dassin. Tim naîtra treize mois plus tard. Comme ils auront malencontreusement oublié d’inscrire le bébé dans une crèche trois ans avant sa conception, Cléo mettra ses recherches d’emploi de côté et s’occupera à plein temps de son enfant. Deux étés plus tard, elle sera enceinte de Jonathan. Le moment où ils deviendront propriétaires d’une villa à armature en bois coïncidera avec la troisième grossesse de Cléo. Ils refuseront encore une fois de connaître à l’avance le sexe du bébé. Mais leurs secrets espoirs d’avoir une fille seront renforcés par les prédictions de leur entourage, s’étalant en spéculations sur la forme très enveloppante du ventre de la jeune maman. Ils attendront alors avec impatience l’arrivée d’Amandine. Le bébé naîtra deux semaines avant terme et se prénommera Thomas. Peu avant de partir en voyage en Grèce, Cléo rencontrera...

 

 

 

    Mehdi se racla la gorge et s’avança vers la jeune fille, sa pièce à la main.

    - Vous êtes fou ! Vous n’allez par leur donner vos cinq francs, à ces voleurs ! fit une voix d’alto à son oreille.

    La grosse dame aux lunettes rouges se tenait derrière lui et son petit chien blanc lui flairait discrètement les baskets.

    - Tenez ! J’ai de la monnaie dans les poches, je vous fais le change. Dépêchez-vous, le bus arrive.

    Et tandis que Mehdi enfilait ses pièces dans la machine, la dame casa son chien dans un sac à tissu écossais et fit un geste péremptoire au conducteur. Comme elle continuait à parler, le jeune homme se sentit obligé d’entrer à l’avant du bus avec elle.

    - Vous savez combien de bénéfices ils se font par année avec leurs fichus distributeurs qui ne rendent pas la monnaie ? Sous prétexte qu’en installer d’autres serait trop compliqué. Se foutent de qui, dans cette ville, ma parole ! Prenez les transports en commun, qu’ils disent, ces abrutis.

    Mehdi vit la jeune fille s’engouffrer dans la remorque. Sur la plate-forme avant, il acquiesça poliment au babil de sa compagne. Elle leva son bras gauche pour se tenir à la main courante. Mehdi vit quelques poils sous des bourrelets de graisse et une odeur d’oignons le submergea. Dégoûté, il se tourna vers le bichon et caressa le museau blanc qui sortait du sac à carreaux. C’était doux et il se remémora la bague en fourrure de la jeune fille. Pensant qu’il s’intéressait réellement au chien, la dame lui dit qu’il se prénommait Jules. «C’est mon Jules ! ajouta-t-elle en éclatant d’un gros rire.

    Le lendemain matin, Mehdi prendra le même bus à la même heure. Mais il ne reverra pas Cléo. Ni la dame au petit chien. Après sa journée de travail, il ira chercher sa moto chez le garagiste. Sans autre but, il s’offrira une virée le soir même. Au retour, une voiture le fauchera dans un carrefour. Il passera deux ans de sa vie en rééducation et perdra à jamais l’usage de son bras droit. 

    Dans la remorque, Cléo s’était assise à côté du futur père de son unique enfant. Voyant le dernier Joël Dicker dépasser du sac de la jeune fille, il engagera la conversation: «Vous les avez tous lus ? Vous en êtes où ? Et qu’est-ce que vous en pensez ? Moi ? Je trouve que tout ce qu’on en dit est un peu surfait.» De fil en aiguille, elle lui parlera de son mémoire sur le cadre de vie nobiliaire à travers l’oeuvre de Chrétien de Troyes.

     A l’avant du véhicule, la dame aux lunettes rouges assaillait Mehdi de détails sur les bichons à poils frisés, sans se douter qu’elle venait de faire basculer le destin de son interlocuteur et celui de la jeune fille de l’abribus.

    C’était un matin d’été blême. Le soleil émergeait enfin parmi les derniers résidus nuageux de l’orage nocturne. L’asphalte était en train de sécher, la circulation devenait dense et la vie suivait son cours.