Le Noël de Prune

 

     A Noël, on fête la naissance du Petit Jésus et du Père Noël. Le Petit Jésus est né il y a très longtemps dans une étable. Ça tombait bien, comme ça la vache qui y habitait a pu lui souffler dessus pour le réchauffer. Moi, je préfère le chauffage de ma maison plutôt qu’une vache, mais dans le temps ancien, ça n’existait pas. Comme le Petit Jésus était très important, trois rois sages sont venus lui apporter des cadeaux : de l’or, de l’encens (c’est un truc à la vanille qui pue, qu’on allume quand on a mangé de la fondue) et de la myrtille. C’était pas terrible, les cadeaux qu’ils avaient, à l’époque. Le Petit Jésus est né petit et il est mort petit tout de suite après, à Pâques. Le pauvre ! Mais bon, grâce à ça, on doit s’en souvenir chaque année et c’est pour ça qu’on fête Noël. J’ai tout appris à l’école. J’en apprends, des trucs, à l’école.

     Le Père Noël est né dans un pays froid et c’est un renne qui lui a soufflé dessus pour le réchauffer. Père Noël, c’est un métier qu’on fait seulement à Noël et un peu avant, quand il faut aller se photographier avec des enfants qui veulent pas dans des magasins. Le reste du temps, on se repose. J’ai compris un truc très important, cette année, mais faut pas le dire à tout le monde, sinon des petits enfants pourraient être tristes et pleurer très fort : les Pères Noël qu’on voit chez nous sont des faux. La preuve, ils ont jamais les mêmes chaussures, ni la même forme de barbe, ni la même voix, ni les mêmes lunettes. C’est normal, le vrai Père Noël peut pas être partout et s’occuper des cadeaux des enfants de Lausanne, d’Australie et de Morges.

Par exemple, le Père Noël qui est venu à la garderie, c’était un faux. On voyait bien qu’il s’était pas donné beaucoup de peine, celui-là. Il avait une barbe qui partait dans tous les sens quand il nous prenait sur les genoux. Et des jeans comme des adultes normaux. Quand il nous parlait, des fois, il oubliait de faire sa voix de Père Noël. Et Nadia, une éducatrice, elle l’a appelé “Frédéric” et elle lui a fait un bisou sur la bouche quand elle pensait que je voyais pas. Mais moi, je vois tout.

     J’ai pas dit à Luna, ma petite soeur, que ce Père Noël n’était pas le vrai. Elle aurait beaucoup pleuré. C’est pas que j’aime pas ça, la faire pleurer, ma soeur. Mais bon, il faut bien que maman ait la paix de temps en temps car elle trouve que Luna est assez difficile à supporter, comme fille. Surtout ces jours. Luna, elle a encore rien compris et elle attend Noël depuis le mois d’octobre. Ça fait long. Avec maman, elle compte les dodos qui restent, mais des fois, elle a pas de la patience et elle veut que Noël arrive tout de suite. Comme si Noël, on allait le mettre le 10 décembre d’un coup, pour Madame Ma Soeur Casse-Pieds ! Alors, elle pleure. Ça sert à rien, moi je sais bien que c’est pas en pleurant qu’on a ce qu’on veut. Bon, d’accord, des fois, j’essaie... Pour voir...

     Elle a tellement pas de la patience, ma soeur, qu’elle a ouvert d’un coup toutes les portes du calendrier de l’Avent. Heureusement qu’il y avait pas que des chocolats dedans. Mais tous ceux qu’elle a trouvés, elle les a mangés. C’est peut-être pour ça qu’elle a attrapé une gastro-antimite et qu’elle a vomi sur les chaussures de maman. Elle a eu tellement peur que ça arrive de nouveau qu’elle a passé toute la soirée la tête dans les toilettes, en chantant Petit Papa Noël et en attendant que son vomi ressorte. Ça m’a fait bien rigoler. Elle est drôle, des fois, ma soeur.

     A l’école, le dernier jour, on a fait une petite fête et les parents ont pu venir. On a chanté, récité des poésies et pour celle du Petit Jésus dans l’étable, j’étais Marie. J’avais un grand drap depuis les cheveux du haut jusqu’aux pieds et je portais le bébé du coin poupée parce que personne a voulu nous prêter un bébé en vrai. Bon, il faut dire que même la poupée, je ne savais pas trop comment la tenir. J’ai jamais très aimé ces trucs pour filles. J’ai bien vu que maman, à ce moment-là, elle a mis sa figure dans son écharpe pour pouvoir rigoler en cachette. Après, on a tous offert des bougies, des chocolats et des savons à la maîtresse, elle était très contente. A la rentrée, elle sera enfin propre. C’est ce qu’elle a dit.

     Le soir du 24 décembre, c’est la fête chez nous. On peut boire du champagne et manger plein d’apéros. Après, on a plus faim pour le repas, mais personne nous gronde. Ce soir-là, le Père Noël est venu frapper à notre porte. Dans sa hotte, il y avait l’ordinateur que je lui avais demandé, et puis le jeu que j’avais vu à la télé, et puis une Barbie, parce que je savais pas quoi mettre d’autre sur ma liste. Mais en fait, les Barbie, j’aime pas trop. Le Père Noël était accompagné du Père Fouettard et c’est lui qui a apporté le gros paquet avec la poussette de ma soeur. Il y avait aussi un âne, un vrai avec des poils, et on a dû l’empêcher de grimper sur les escaliers qui arrivent à notre maison. Sinon, il aurait pas pu redescendre et on se serait retrouvés avec un âne coincé devant notre porte. Tous les gens à qui s'est arrivé diront que c'’est assez embêtant. 

     Pour remercier le Père Noël, je lui ai chanté une chanson que j’ai apprise à l’école. Elle parle d’un cadeau rigolo, plein de douceur et de bonheur et il y a dix-sept animaux qui arrivent après chaque refrain pour apporter eux aussi un truc spécial dans la chanson, comme un rat, un lionceau, un gros matou, un bernard-l’hermite...

    - Bravo, ma jolie ! a crié le Père Noël.

    - Mais c’est pas fini, j’ai dit.

     Il n’a pas entendu et il a pris Luna dans ses bras qui lui a fait un bisou mouillé. Il a pas trop de chance. De toute façon, ma chanson, j’ai jamais pu la chanter en entier parce qu'à toutes les fêtes de Noël qu’on a faites, il y a toujours quelqu’un qui m’a dit «Bravo, Prune !» avant qu’elle finisse. Après, le Père Noël, le Père Fouettard et l’âne sont repartis. Papa leur a donné un verre de vin en cachette devant la maison, mais moi j’ai tout vu. Je vous avais bien dit que je vois tout. Et puis, les parents se sont un peu énervés parce qu’on a voulu jouer avec tous les jouets en même temps. Plus tard,  puisque le Père Noël ne leur avait rien apporté, ils se sont fait des cadeaux entre grands, pour pas qu’il y ait de jaloux et que quelqu’un se mette à pleurer.

Le lendemain, quand on s’est levé, il y avait beaucoup de travail à ranger dans la cuisine. Je me suis dit que ça y est, c’était un coup à occuper les parents pour un moment et que j’allais devoir m’ennuyer toute seule. Surtout que mon nouvel ordinateur avait déjà plus de piles. Au déjeuner, Luna et moi, on a reparlé du Père Noël et on a demandé pourquoi il était pas venu en traîneau, d’abord, et pourquoi il avait pas passé par la cheminée. Les parents ont répondu des trucs bizarres que j’ai pas trop compris, et papa n’expliquait pas la même chose que maman. Souvent, les parents demandent aux enfants de mieux leur parler pour qu’ils comprennent. Ils exagèrent.

     Luna, elle a mis trois poupées dans sa nouvelle poussette et elle a voulu aller se promener avec. Dans la rue, tout le monde s’arrêtait pour la regarder. Des dames avec des plis sur la figure lui demandaient :

- C’est le Père Noël qui t’a apporté ce beau cadeau, ma petite chérie ?

- Non, c’est le Père Fouettard, répondait ma soeur.

     Et tout le monde rigolait.

     A la fin des vacances, maman a déshabillé le sapin et elle a rangé les décorations dans un grand carton. Luna, qui est très petite et qui connaît pas encore ce que c’est qu’un matin, un après-midi ou une crêpe uscule,  elle a voulu savoir combien il y avait de dodos jusqu’au prochain Noël. Tout ça parce qu’elle n’aime pas quand les choses chouettes sont finites - bon, un peu comme moi - et qu’elle a ressorti les catalogues pour choisir des autres cadeaux dedans. Maman a répondu qu’il restait à peu près trois cent cinquante-cinq dodos jusqu’au Noël suivant. «C’est beaucoup ou c’est pas beaucoup ? a demandé Luna. 

     Pfff, c’est dingue ce qu’elle sait rien, ma soeur ! 

   - C’est énormément beaucoup, a dit maman.

     Franchement, j’espère qu’un savant va vite pouvoir nous mettre le prochain Noël au mois de mars. Parce qu’avec la crise qu’a fait Luna, quand elle a su, j’ai eu mal jusque derrière les oreilles !