Histoires de Christine

 

Chapitre I - A propos de prophylaxiste dentaire

 

Quel soulagement lorsque Simone s’est vue attribuer les heures chez nous. Christine ne pouvait pas encadrer l’animatrice précédente.

 

Qu’est-ce qu’elle était nouille, celle-là ! Elle leur parlait comme s’ils avaient trois ans et leur faisait finir toutes ses phrases en choeur mixte. 

- Prenez votre ca….

Et tous les gamins : 

- … yé !

- Sortez votre cray…

Et tous les miteux :

- … yon !

Et moi, au fond de la classe, je faisais des grimaces toute seule et j’avais envie de chanter « Tata Yoyo, qu’est-ce qu’il y a, dans ton grand chapeau ? »

A la fin du cours, elle leur distribuait des brosses à …

- … dents !

Et elle leur faisait un laïus de dix minutes avant, avec son petit ton pointu.

- En tout cas, je vous préviens tout de suite. Je prends les brosses au hasard dans mon sac et vous ne pouvez pas choisir la couleur. Ça ne sert à rien de me demander une rouge ou une verte. 

Alors, quand elle arrivait vers moi pour m’en donner une aussi parce qu’elle était très gentille, je lui faisais : 

- Je peux en avoir une jaune ?

 

 

Chapitre II - Le gros Gabor

 

J’avais un élève, une année, je l’appelais le Gros Gabor en salle des maîtres. Non seulement, il était toute la journée avachi avec sa graisse sur sa chaise, mais en plus de ça, il était con ! Pour vous dire, pendant deux ans, j’ai essayé de lui faire dire « gymnastique » et non pas « gynastique », et bien, j’y suis jamais arrivée. Dès que ça n’allait pas comme il voulait, il commençait à couiner et disait : « Mais ça, je peux pas fai-ai-re ! « 

 

Quelques années plus tard, je vais skier avec mon ex-mari et tout à coup, il y a un énorme machin qui déboule et s’écrase au milieu de la file d’attente pour le télésiège. C’était le Gros Gabor. Et avec lui, toute sa famille et ils étaient tous gros : la mère était grosse, le père était gros, la soeur était grosse. Gabor, là, tout de suite, il s’emmêlait dans ses bâtons et se préparait à couiner. 

  • Relève-toi, Gabor, s’énerve sa grosse maman.

  • Mais ça, je peux pas fai-aire !

Alors là, j’ai pas pu m’en empêcher. C’est sorti tout seul. J’ai dit, bien fort, pour toute la file.

  • Gabor, c’est bien toi. C’est pas vrai, t’es toujours aussi con !

 

 

 

 

Chapitre III - Le Château de Chillon

Qui restera à jamais le hit numéro 1 des histoires de Christine

 

Une année, je suis partie en course d’école au Château de Chillon. J’avais engagé une guide pour nous expliquer la visite et avant qu’on ne commence, j’ai donné les consignes aux élèves : vous écoutez la dame, vous suivez la dame, vous n’allez pas vers les fenêtres. 

 

Bon, on entre dans la première salle et ça n’a pas loupé. A peine la guide avait commencé à parler que trois gamins s’écartent du groupe. Je vais les rechercher et leur rappelle les règles.

 

Deuxième salle, rebelote. Des miteux veulent aller regarder s’ils arrivent à entrer dans la cheminée, je les engueule et je répète les consignes. 

 

Troisième salle, mais c’est pas vrai ! Deux gamins sont en train de regarder la vue en essayant de se pencher à la fenêtre. Là, je vois rouge, je me rue vers ces petits cons, te les prends par le cotson et te les balance dans le groupe. 

 

Ils se retournent. 

 

C’était deux touristes japonais.

 

Et puis vieux, en plus.

 

- Oh, excusez-moi beaucoup, beaucoup.

 

Et là, elle se sent obligée d’en rajouter. D’expliquer. Elle aime ça. C’est elle, elle fait son show et elle a trouvé son public. 

 

Oui, parce que forcément, à contre-jour. J’ai pas vu la différence. Ils sont aussi petits que des gamins de 4ème.

 

Il y a un grand moment de silence. Les élèves, du coup, y en a plus un qui moufte, ils sont tétanisés. Les deux Japonais me regardent, la bouche ouverte. Je me dis : ça y est, Christine, qu’est-ce que tu as encore fait ? Et je vois déjà les manchettes dans Le Matin : 

 

INCIDENT DIPLOMATIQUE AU CHÂTEAU DE CHILLON. 

UNE ENSEIGNANTE AGRESSE DES TOURISTES JAPONAIS.

 

Et puis, tout à coup, ils se sont mis à rire, mais à rire, ils ne pouvaient plus se récupérer et ils se tapaient les cuisses avec les mains. Alors bon, on s’est quittés comme ça en assez bon termes, finalement, je crois. Parce qu’ils me faisaient des courbettes et du coup, moi aussi, pour ne pas les vexer encore une fois. 

 

On a continué la visite chacun de notre côté. Moi, je laissais tous les élèves aller se pencher aux fenêtres. Et les Japonais, chaque fois qu’ils me recroisaient dans une des salles du château, ils se tapaient sur les cuisses en rigolant. 

 

Et si elle était spécialement en forme le jour où elle la racontait, elle rajoutait : 

 

A propos de Japonais au Château de Chillon, vous savez qu’il y en a un qui a dit, un jour : Il est très beau, ce château. Mais c’est un peu dommage qu’ils l’aient construit juste au-dessous de l’autoroute.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre IV - Au secrétariat 

 

Un jour, je vais au secrétariat pour demander quelque chose à la directrice. Elle est au téléphone avec un parent et doit me faire attendre. Je ne peux pas faire autrement que d’entendre toute la conversation. . On m’a dit de m’asseoir à côté d’elle.

 

- Oui, bien sûr, dit Mme Favre, si votre fille refait son année, ça ne lui enlèvera pas ses chances d’aller en secondaire l’année prochaine.

- …

- Tout à fait, si elle travaille suffisamment, elle pourra effectuer une scolarité exemplaire.

- …

- Non, absolument, si votre fille a les points, elle pourra aller en section pré-gymnasiale par la suite.

 

Alors, je lui souffle : 

 

- Mme Favre, si l’on vous demande si la gamine pourra aller à l’Uni, dites-lui qu’il reste de la place dans des bocaux avec du formol. 

Chapitre V - Les deux pieds gauches

 

Une autre année, en course d’école, on a fait la balade par les Grangettes entre Villeneuve et le Bouveret. Et voilà que je remarque ce grand dadais d’Hermann en train de marcher bizarrement, comme s’il avait inversé l’ordre de ses godasses. Alors, je lui dis de s’arrêter et de remettre la basket droite au pied gauche et vice-versa. Il le fait, j’ai le temps de fumer deux clopes, on repart et il marche toujours aussi mal. Il avait acheté deux chaussures du pied gauche, l’imbécile !

 

Remarque de Jonathan, stagiaire avec les pieds sur terre : 

 

- Il les avait piquées, plutôt ! Dans certains étalages, pour éviter les vols, ils ne mettent qu’une moitié de paire.

 

Chapitre VI - Caotina

 

- C’était l’année où j’avais Caotina comme stagiaire, non ?

- Mais pourquoi tu l’appelais Caotina ?

- Il y a une tenancière de bistrot, où j’habite, elle déteste par dessus tout faire des chocolats chauds. La machine fonctionne jamais, elle se brûle, elle fait déborder le lait, c’est pas assez chaud, bref, elle a horreur de ça ! Chaque fois que quelqu’un lui commande un chocolat chaud, elle dit : «  Vous êtes sûr ? C’est dégueulasse, pourtant ? Vous voulez pas autre chose ? «  Mais un jour, il y a un nouveau représentant chez Caotina, et il est beau, mon pauvre ami, elle bave des ronds de serviette assise à la table en face de lui, en n’écoutant rien de ce qu’il lui dit. Et puis elle se retrouve à lui passer des commandes de cartons de sachets de chocolat et elle lui téléphone pour qu’il revienne même qu’il y en a encore. Alors, quand j’ai vu arriver cet étudiant avec ses mèches, ses yeux verts et son petit cul et que j’ai regardé mes grandes bécasses de 4ème qui se pâmaient devant une leçon d’accord du participe passé, je l’ai appelé Caotina.

 

 

 

 

Chapitre VI - Les gigots

 

- Un jour, dit Christine, j’aimerais pouvoir réaliser ma fantastique idée de déguisement pour la Fête du Bois.

- Qui est… ?

- J’aimerais les déguiser en gigots.

- Et pratiquement, tu fais ça comment ?

- Tous nus, avec une gousse d’ail dans le cul !

© Ce ne sont que des enfants - Karin Antonietti

Extrait

Pages 31 à 35