1981

1981 a été proclamée « Année internationale des personnes handicapées » par l’Assemblée générale des Nations Unies. Que des types en costards se soient réunis tous frais payés pour nous pondre cette figure de réthorique montre que déjà, à l’époque, on savait mouliner dans le vide. Cette même année, chez Mercedes, d’autres cerveaux se sont mis autour d'une table pour mettre au point le coussin gonflable de sécurité, vite renommé airbag. Il est vrai que l'anglais pose mieux l'objet. Qu'à cela ne tienne, en voilà qui ont rendu un service d’utilité publique et qui se sont assurés du même coup une certaine pérennité de leur clientèle. "Oh Lord, won't you buy me a Mercedes Benz ?" demandait Janis Joplin. Sinon, dans le calendrier chinois, 1981 est l’année du Coq de métal.

 

A l’heure où la Mauritanie abolit officiellement l’esclavage et la France la peine de mort, Ronald Regan vient d'ôter ses éperons et a succédé à Jimmy Carter. Il est devenu le 40ème président des Etats-Unis. Et Columbia effectue son premier vol dans l'espace. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aux Philipines, Ferdinand Marcos est élu pour un nouveau mandat, la veuve de Mao Zedong est condamnée à mort en Chine et ça chauffe en Irlande. Du côté de la Pologne, on parle de Jaruzelski et de Solidarność. Brejnev et ses gros sourcils règnent sur l'URSS. La Papamobile n'a pas encore de verrière blindée et Jean-Paul II manque de passer l'arme à gauche. Des présidents sud-américains meurent à intervalles réguliers dans des crash aériens. C’est la guerre entre l’Iran et l’Irak, le Proche-Orient s’embrase. Les mots Beyrouth, Ariel Sharon, Israël, Gaza, otages, Jérusalem, Yasser Arafat reviennent de façon quasi journalière dans l'actualité. Et puis, Anouar el-Sadate est assassiné.

 

« Telle a été cette journée, en Suisse et dans le monde, à notre connaissance. » nous informe Pierre-Pascal Rossi en fermeture du télé-journal. 

 

A dix ans, que voulez-vous que je comprenne à tout cela ? La Deuxième Guerre Mondiale n'est pas si loin, mes parents sont nés dedans, si j'ose dire. Lorsque mon grand-père, à table, commence sa phrase par "Quand j'ai vécu la Mob, en 39... " on sait qu'on est foutus. On est en pleine Guerre Froide. Pour être précis, à ce moment-là, elle est même très fraîche. Le soir, Pierre-Pascal et ses actualités sont une institution. Nous nous dépêchons de manger avant 19h30 car nous sommes des gens civilisés qui n'avons pas de poste de télé à la cuisine. Plus tard, dans ma chambre, des images de quartiers bombardés hantent mes nuits et je me protège des missiles avec ma couverture.

 

Sur les chaînes françaises, Coluche est désormais évincé de la candidature et le visage du président élu se dessine petit à petit sur un écran. Comme le crâne des deux prétendants est similaire (mais oui, l'autre c'est celui qui a un prénom de fille), le suspense est entretenu quelques secondes supplémentaires. A mes yeux d'enfant de l'époque, ce moment me semble être d'une incroyable avancée technologique. Il est vrai que les Français viennent de lancer le minitel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En Espagne, secouée par des coups d’état, sort l'affaire de l’huile frelatée. Plus de 20’000 victimes ont consommé une huile de colza dénaturée vendue sous l’appellation huile d’olive. Je ne me souviens pas d'en avoir entendu parler à l'époque. Il semblerait donc que les scandales alimentaires ne soient pas apparus avec le troisième millénaire et que l'homme n'ait décidément rien appris de son histoire puisqu'elle se répète inévitablement. Et ben mon vieux, ça alors !

 

L’événement people sans précédent de cette année-là, tsoin tsoin tsoing, voire de la décennie entière reste le mariage de Charlie-les- Grandes-Oreilles avec la poupée blonde qui va lui servir de couverture quelques temps. Léon Zitrone nous emballe la cérémonie en oubliant parfois qu’il n’est pas à Intervilles, Elisabeth sort son chapeau ainsi que son sourire le plus figé et les Anglais peuvent enfin changer les motifs sur leurs mugs souvenirs.

 

                                   

                                                                                  En 1981, à la télé, on regardait Récré A2 présenté par Jacky et Dorothée, Zabou et Cabu. C'était l'épo-

                                                                                  que de Candy et de Goldorak. Et puis tiens, il serait quand même temps de gagatiser un peu, alors

                                                                                  allons-y ! Je ne suis pas certaines que mes filles chanteront avec l'entrain qui est le nôtre le générique

                                                                                  des Cartoon-niaiseries dont elles ont été nourries petites. Essayez de mettre Capitaine Flamm

                                                                                  lors d'une soirée de quarantenaires légèrement imbibés et vous vous exposez à une plainte pour        

                                                                                  tapage nocturne. Mais si vous retrouvez le générique des Super Nanas, tout le monde rentre chez soi.

 

                                                                                 

A l'époque, mes parents n'étaient pas des passionnés de jeux télévisés et de feuilletons (ah bah, c'est comme ça qu'on disait). En plus de la messe téléjournalistique, ils regardaient le slalom géant le dimanche et Spécial Cinéma le lundi. Sinon, le poste n'était pas souvent allumé. Alors, quand notre voisine qui cumulait les rôles d'amie de ma mère, marraine de mon frère et nounou d'agrément nous gardait chez elle, c'était la fête. Philippe de Dieuleveult courait après son hélicoptère dans la Chasse aux Trésors, je ne comprenais pas grand chose à Magnum, ni aux Brigades du Tigre, mais je pouvais zapper sur quatre chaînes afin d'avoir ma dose d'abrutissement de l'époque. C'était la fin de Drôles de Dames mais le début de Pause-Café. Dallas arrivait enfin sur les écrans français, il était temps. Et surtout, nous regardions ce sommet de kitscherie américaine de base : 

                                             

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour en revenir à la culture, avec un grand K, 1981 nous offre Garde à Vue, un huis-clos dérangeant et une unique rencontre de taille entre Serrault et Ventura. Michel Audiard signe les dialogues et laisse de côté sa verve habituelle, au profit de l'adaptation d'un livre britannique qu'il a lui-même découvert. Cela lui vaudra sa seule récompense aux César. Les deux acteurs, soutenus par un Guy Marchand encore inconnu, vont laisser une  petite part de gâteau à Romy Schneider dans l'un de ses derniers rôles.

 

Dans un autre genre, Beinex nous livre Diva qui, bien qu'éreinté par la critique de l'époque, reste le film culte de toute une génération et annonce une nouvelle ère cinématographique où l'esthétique de l'image devient un élément à part entière. Eh oui, Luc Besson n'est pas loin, il est en train de réaliser son premier court-métrage. Cette même année, Noiret est abominable dans Coup de Torchon, Jean-Jacques Annaud s'essaie à la Guerre du Feu et Henry Fonda tourne pour la dernière fois dans la Maison du Lac. Les Chariots de Feu remportent un Oscar et les Américains nous balancent Les Aventuriers de l'Arche Perdue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais en 1981, il n'y a pas que des Français et des Américains dans la vraie vie. En Suisse, notre président s'appelle Kurt Furgler et il aime aussi beaucoup rire. Georges-André Chevallaz est conseiller fédéral. Jean-Pascal Delamuraz est élu au Conseil d'Etat et le peuple rejette par plus de 80 % l'initiative populaire : être solidaires en faveur d'une nouvelle politique à l'égard des étrangers. Là, déjà, la tournure de la question devait prêter à confusion. Jusqu'au mois de juillet, on pouvait ne pas attacher sa ceinture de sécurité dans sa Simca et rouler sans casque sur sa Harley. L'Hebdo paraît pour la première fois et Palexpo est inauguré à Genève. 

 

En 1981, les filles devaient obtenir plus de points que les garçons aux examens d'entrée au collège. Cette année-là, douze de mes contemporaines sont recalées parce qu'elles ont eu la mauvaise idée de naître filles. Si elles avaient eu un peu d'outillage entre les jambes, elles auraient réussi. Eh oui, sidérant, n'est-ce pas ? Une inégalité de traitement que le Département de l'Instruction publique justifie ainsi : "Il s'agit en premier lieu d'assurer, au niveau cantonal, une proportion à peu près égale de garçons et de filles au sein de la population fréquentant les établissements scolaires du canton. Or, cet objectif ne peut être réalisé que moyennant l'adoption de barèmes différenciés pour les filles et les garçons. Si tel n'était pas le cas, les premières nommées entreraient en effet en surnombre à l'école secondaire, privant par là même un certain nombre de garçons - soit tout un groupe de la population - de la possibilité d'acquérir une formation à laquelle ils doivent, dans la structure actuelle de notre société, pouvoir accéder, si l'on ne veut pas créer un déséquilibre préjudiciable à tout le monde." C'est du lourd. Mais faut-il rappeler que cela fait seulement 10 ans que les femmes ont le droit de voter en Suisse ? Les parents des filles concernées ont fait plusieurs recours qui ont été rejetés et cette histoire s'est terminée au Tribunal fédéral où ils ont finalement obtenu gain de cause.  Depuis, il n'y a plus eu de barème différencié même si les garçons sont toujours plus arriérés que les filles, à cet âge-là bien sûr.

 

Encore plus proche de nous, ami Facebook, T'es de Lausanne, si tu te rappelles qu'en 1981, la Fête du Bois a dû être annulée à cause de la météo. Si tu te souviens l'avoir faite quand même, en automne, et que tu as dû retrouver ton ancienne classe que tu avais quittée à l'été. Et toujours dans la capitale vaudoise, vingt-six personnes sont blessées par l'explosion d'une bombe à l'Uniprix de Saint-François. Mais rien à voir avec Lôzane Bouge qui arrive en bout de carrière.

 

Fort heureusement, tout cela ne nous prive pas des jeux du cirque. Les stars de l'époque sont Carl Lewis, Bjön Borg, John McEnroe, ainsi que Martina Navratilova, Chris Evert et Marie-Thérèse Nadig, afin de ne pas créer un déséquilibre préjudiciable. Bernard Hinault remporte le Tour de France pour la troisième fois  en n'ayant rien avalé de plus fort que du Coca. 

 

Côté musique, on perd Georges Brassens et Bob Marley. Mais fort heureusement Céline Dion est dans les

starting-blocks et amorce son début de carrière. En 1981 sortent des vinyls de Barbara, Cabrel, Berger, Renaud, 

Police, Quincy Jones, James Brown, les Rolling Stones, John Lennon, the Cure et j'en passe. Jean-Jacques 

Goldman, Depeche Mode et Eurythmics sortent leur premier album. Les petits jeunes d'U2 gravent October.

Alors, quand aujourd'hui il ne nous reste plus que des rappeurs en manque d'idées tout juste capables de

nous saccager Edith Piaf et des chanteuses à forte poitrine qui croient qu'une clé de sol, ça sert à ouvrir son

appart quand on est bourré,  je serais presque tentée de gagatiser pour la deuxième fois. Mais je me

tairai là en plaçant un petit lien sur une liste année 81 dont vous décrypterez l'appellation cachée si vous avez bien

lu ce qui précède. Il est vrai, indice, que cela se situe assez au début de mon texte, il y a de cela dix pages et

trois heures, et que si vous avez survécu jusqu'ici, vous avez déjà beaucoup de mérite. Mais attention, le quizz

suivra...

 

Oui, bon, vous me direz que La Danse des Canards, ça tue une liste de lecture. Je suis au regret de vous le

dire, mais ce tube planétaire, dont nous placions le 45 tours dans nos mange-disques en priant pour qu'il

ne reste pas coincé, est né cette année-là. Tout comme Britney Spears, Justin Timberlake et Roger Federer.

 

 

En 1981, la Fête nationale tombe un 1er août. C'est à cette date aussi que voit le jour la chaîne américaine MTV, qui diffuse comme premier clip un titre des Buggles datant de 1979 :  Video Killed the Radio Star. Ce qui va tomber à point nommé pour m'offrir une conclusion bienvenue. Car à elles seules, les images de ce clip résument l'époque. Une incursion dans le pop art, des habits qui brillent, une vision bionique de l'an 2000, des claviers superposés qui ne manqueront pas d'être piqués plus tard par Indochine, des effets spéciaux décapants qui doivent justifier les coiffures-choucroute du moment et un fort héritage laissé par Claude François. 

 

Cette année-là... Il gagatisait pas mal, lui aussi  !